UFC Que Choisir de Nancy et environs

1819 - Les méthodes de l'enseignement

Nancy, le 8 avril 1819.

Messieurs, l'utilité de l'enseignement mutuel est jugée aujourd'hui par les faits, et l'emploi de cette méthode, dans toutes les parties du département où on l'a essayée, en démontre invinciblement la supériorité sur les autres.

C'est donc un devoir pour l'administration d'en étendre l'usage, surtout à cette portion intéressante de la popula­tion qui remplit nos campagnes et qui, dès son bas âge, livrée aux soins agricoles, n'accorde que de courts inter­valles à ceux de l'instruction primaire, devenue dans l'état actuel de la société un premier besoin pour tous les français.

Dans les villes où tous les secours d'enseignemens sont réunis, où la jeunesse se consacre plus spécialement à l'ins­truction, la bonté d'une méthode accélérée, présente en quelque sorte moins d'avantages. C'est dans les campagnes où un seul maître doit suffire à la population entière, où les mois d'hiver seuls sont accordés à l'étude de la lecture, de l'écriture, de la religion et du calcul, où enfin le sa­voir, en général borné de l'instituteur, a besoin d'être appuyé par d'autres secours, que la meilleure, la plus sûre et la plus prompte de toutes les méthodes doit être exclusivement adoptée.

Cette méthode est celle de l'enseignement mutuel : elle supplée à l'insuffisance des maîtres, puisqu'elle donne à l'instituteur unique autant d'aides presque qu'il y a d'enfans qui, par un artifice d'émulation ingénieuse, se surveillent tous et s'excitent réciproquement à une application sou­tenue.

Elle ajoute à la durée du temps puisqu'elle tient chaque enfant dans une occupation constante et variée ; en sorte que les progrès doivent se décupler pour une école de dix enfans, se centupler pour une école de cent enfans où chacun ne travaillerait que successivement à mesure que le maître les passerait en revue.

Enfin elle rend moins indispensable l'habileté particu­lière de l'instituteur, puisque, plus indépendante de sa manière de faire, offrant dans des tableaux uniformes des modèles invariables, elle livre moins à l'incertitude de son dicernement le choix des livres, et de son talent les progrès des élèves.

Son mérite se borne donc à suivre avec attention les élèves, pour régler leurs rangs suivant leur capacité, à faire observer soigneusement la méthode pour qu'elle ne s'altère pas par négligence, à maintenir le bon ordre et à soutenir l'émulation parmi ses nombreux disciples.

Sans la ressource des punitions corporelles, qui dégra­dent l'homme et substituent dans son âme le mobile de la crainte aux sentimens généreux, la méthode d'enseignement mutuel enchaîne et discipline une jeunesse active et impatiente, parce que, remplaçant par des exercices con­tinuels, le désoeuvrement si long et si pénible des anciennes écoles, elle détruit la cause des désordres qu'il faisait naître.

Tant de motifs ayant déterminé le conseil-général du département à prendre sur ses fonds, d'ailleurs si nécessaires aux divers établissemens qu'il doit soutenir , une somme de 4 000 francs pour former une école modèle , destinée à propager l'enseignement mutuel dans les campagnes, S. Exc. le ministre de l'intérieur, qui apprécie toutes les vues utiles, ayant approuvé cette proposition du conseil, le local fourni par la ville de Nancy a été approprié à cet usage et doit servir de séminaire pour les institu­teurs qui y seront envoyés.

J'aime à croire que les communes de ce département qui ne possèdent pas encore d'école d'enseignement mutuel s'empresseront d'envoyer à l'école normale leur instituteur, pour apprendre à y pratiquer cette nouvelle méthode qui joint à tous les caractères de l'enseignement simultané un nouveau degré d'énergie et de simplicité. Les instituteurs, pour l'instruction desquels un mois de séjour à Nancy suffira, seront tous placés dans le même local , approprié par les soins de M. le maire de cette ville. Réunis sous un même toit, ils auront moins de sujet de dissipation, et seront plus facilement surveillés par le maître chargé de leur instruction. La dépense qui en résultera pour les communes, sera amplement compensée par les avantages qu'elles retireront de l'introduction, dans leur sein, d'une institution dont l'expérience a justifié la bonté et l'utilité.

Le cours d'étude s'ouvrira à partir du premier mai prochain; cette époque a été choisie de préférence, afin de ne point priver les communes de leurs instituteurs dans le moment où leurs écoles sont en pleine activité.

MM. les maires qui désirent placer leurs instituteurs à l'école normale, en formeront la demande par écrit,  qui me sera adressée par l'intermédiaire et avec l'avis de MM. les sous-préfets.

Comme l'instruction ne peut se donner qu'à un certain nombre d'instituteurs à la fois, j'appellerai, en premier ordre, ceux des communes les plus populeuses et qui offrent le plus de moyens pécuniaires. Je ferai connaître mes déci­sions et les époques auxquelles les instituteurs devront être dirigés sur Nancy.

Je me persuade que MM. les maires répondront à cet appel , et que tous se montreront jaloux d'introduire dans leur commune l'enseignement mutuel , qui a le précieux avantage d'accélérer et de simplifier les progrès de l'art qui met les enfans eu état de lire et d'écrire. Si cependant,, contre toute attente , quelques communes se refusaient , pour des causes que je ne chercherai point à connaître , de profiter de la libéralité du conseil-général, j'appelerais d'office leur instituteur à l'école modèle, car il est de mon devoir de répandre sur tous les points du département, une méthode que l'on doit actuellement considérer comme une institution vraiment nationale. Aussi, les personnes qui voudront se vouer, à partir de 1821, à l'instruction publique, ne pourront exercer , dans ce département , qu'autant que le brevet de capacité dont elles doivent être munies, exprimera qu'elles savent pratiquer l'enseignement mutuel.

Recevez, messieurs, l'assurance de ma parfaite consi­dération.

Le préfet de la Meurthe,

Signé SÉGUIER.

Collationné par nous conseiller de préfecture, secrétaire général,

PINODIER.

Document publié le 01-01-2004

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