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1889 - L'émigration vers l'Argentine

Paris, le 18 avril 1889.

Monsieur le Préfet,

Grâce aux appels adressés aux émigrants français par la voie de la presse, aux avances qui leur sont faites pour leur transport, à des offres d'emploi et à des promesses de salaires rémunérateurs, l'émigration pour la République Argentine a pris, chez nous, dans ces derniers temps, une importance insolite. La Chambre des députés s'en est émue. L'autorité judiciaire et l'autorité administrative ont dû sévir contre l'organisateur de ce mouvement. L'entraînement provoqué par cet agent menaçant de se continuer en vertu de la force acquise et par l'effet de la propagande occulte, il est utile que vous interveniez à votre tour, avec le concours des administrations municipales et des agents dont elles disposent, pour mettre nos populations en garde contre les sollicitations dont elles sont l'objet.

Les organisateurs de l'émigration dans la République Argentine se préoc­cupent de peupler de vastes territoires déserts, pour leur donner, par l'exploitation du sol, une plus-value. Leurs auxiliaires n'ont d'autre préoc­cupation que d'encaisser une prime sur les émigrants recrutés. L'expa­triation de nos nationaux devient ainsi une affaire de spéculation.

C'est toujours une entreprise sérieuse que de quitter sa patrie pour aller s'établir dans un pays dont on ignore les lois, les moeurs, les coutumes, le langage, les conditions économiques, et où tout est nouveau, jusqu'à la manière de se nourrir et de se loger. L'émigration prend les caractères d'une aventure pour les individus qui, comme la presque totalité des émigrants à destination de la République Argentine, s'engagent sur la foi de promesses d'emploi qui n'obligent que la loyauté de ceux qui les font et ne peuvent être produites devant les tribunaux correctionnels ou civils. Même lorsqu'il y a lieu de faire fond sur la sincérité de ces promesses, il est aisé de comprendre qu'elles n'offrent qu'une garantie insuffisante, parce que, dans la République Argentine comme dans tous les autres États, le travail subit la loi de l'offre et de la demande, et que si l'immigration amène une surabondance de travailleurs, l'excédent sera fatalement réduit au chômage, sans que le Gouvernement local, malgré ses intentions bienveillantes, puisse remédier à cette situation.

Les recruteurs d'émigrants pour ce pays exagèrent d'ailleurs les avantages que les travailleurs peuvent y trouver. Le papier-monnaie en usage subit au change une dépréciation. Les salaires diffèrent et varient, comme dans tous les autres pays, suivant les circonstances et les milieux. Ou le prix de la main-d'oeuvre est plus élevé, la vie matérielle est plus chère. Si de plus grandes facilités sont offertes aux colons pour l'acquisition du sol, les conditions que les propriétaires terriens font à cette catégorie par­ticulière de colons connus sous le nom de métayers sont, à certains égards, moins avantageuses que dans plusieurs de nos départements, puis­que pour prix de leurs travaux ces derniers ne reçoivent que le tiers net du produit de la récolte. A travail égal, il ne paraît donc pas qu'il y ait intérêt pour nos nationaux, sauf dans quelques cas particuliers, à s'établir sur le territoire argentin. Les seuls qui puissent y trouver un avantage certain sont ceux qui ne trouvent pas à s'employer dans la métropole. Ceux-là même se tromperaient s'ils s'imaginaient qu'il leur suffira de passer en Amérique pour échanger une position misérable contre une position aisée. Ce n'est qu'au prix de patients efforts, de privations, et en s'imposant une sévère économie qu'ils pourront arriver à améliorer leur condition.

Les émigrants qui acceptent l'avance qu'on leur propose des frais de transport doivent se rendre compte qu'ils se lient envers l'État argentin, deviennent ses obligés en même temps que ses débiteurs, et aliènent d'avance leur liberté d'action. Ils se trouvent, dès leur arrivée, à la merci d'un créancier tout-puissant, avec lequel il leur est impossible de débattre leurs intérêts. Quelques mauvaises récoltes suffiront pour les mettre hors d'état de se libérer aux échéances fixées et les maintenir dans cette sorte de servitude.

Il est utile d'appeler sur ces considérations l'attention des émigrants avant qu'ils se soient déterminés à s’expatrier. A cet effet, je vous prie de publier la présente circulaire dans le Recueil des actes administratifs de votre préfecture, pour que les maires puissent leur en mettre la teneur sous les yeux lorsqu'ils viendront se pourvoir des titres et papiers admi­nistratifs dont ils ont besoin.

Vous voudrez bien, d'autre part, dans l'intérêt de la loi, inviter les commissaires de police, les commissaires spéciaux et tous officiers de police judiciaire sous vos ordres, à dresser procès-verbal pour engagement illicite d'émigrants, en vertu de l'article 1er  de la loi du 18 juillet 1860 ou de l'article 4 du décret du 9 mars 1861, contre tout recruteur qui ne sera pas en mesure de produire soit une autorisation en forme d'arrêté délivrée par le département du commerce, soit la procuration notariée d'une agence autorisée par ledit département. Ces procès-verbaux devront être déférés aux parquets, auxquels il appartiendra de saisir, suivant les cas, soit les tribunaux correctionnels, soit les tribunaux de police.

Recevez, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

Le Ministre de l'intérieur,

CONSTANS.

Document publié le 01-01-2004

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