UFC Que Choisir de Nancy et environs

1854 - La médecine rurale

Nancy, le 20 septembre 1854. LE PRÉFET DE LA MEURTHE, Officier de la Légion d'honneur, A MM. les Maires du département. MONSIEUR LE MAIRE, Dans mon rapport au Conseil général, je m'exprimais ainsi sur l'organisation du service des médecins cantonaux : « Son Excellence le Ministre de l'intérieur, m'a chargé de mettre sous vos yeux le désir qu'éprouve l'Empereur de voir assurer des secours médicaux dans toutes les localités rurales. Dans les villes, dit son Excellence, l'ouvrier indigent et malade trouve dans les établissements charitables les secours qui lui sont nécessaires, mais, dans les campagnes, nos laboureurs en sont complètement dépourvus, et l'ouvrier des champs n'est que trop souvent exposé à souffrir, isolé sans médicaments ni médecin. La charité et la justice veulent qu'il soit mis un terme à cet état de choses affligeant, qui s'est révélé dans toute sa tristesse partout où le choléra a fait invasion ; sans l'attitude calme et courageuse de l'autorité, qui porte avec elle un remède souvent aussi efficace que les secours de la science; sans le dévouement de ces saintes et nobles filles, trésors de douceur, de courage et de bonté, dont le zèle infatigable apporte au chevet du malade, la santé et l'espérance; sans le concours empressé qu'ont prêté les élèves de l'école de médecine, nous aurions eu sans doute de grands malheurs à déplorer. L'Administration, en cette circonstance, a senti plus que jamais, combien il était regrettable que l'institution des médecins cantonaux n’ eût pas été appliquée dans le département; car là où elle existe, les excellents effets en sont constatés chaque jour par la reconnaissance des populations. Le Gouvernement de l'Empereur porte au développement de cette bonne oeuvre, un intérêt tout paternel, et je dois, Messieurs, appeler sur elle toute votre sollicitude et votre bienveillance. Si l'exiguïté de vos ressources vous parait aujourd'hui un obstacle, ne pourriez-vous en consacrer le principe par une première allocation? si faible qu'elle soit, elle prouvera l'intérêt que vous portez à l'homme des champs, et sera pour moi un encouragement pour préparer dans la Meurthe, l'application d'une institution à laquelle le désintéressement des médecins, la protection du Gouvernement et la charité publique viendront en aide. » Le Conseil général s'associant à cette pensée généreuse du chef de l'Etat, mais limité dans ses dispositions bienveillantes par l'exiguïté des ressources départementales, n'a pas cru devoir mettre exclusivement à la charge du budget du département les frais que nécessitera cette création. Tout en reconnaissant qu'il était temps de donner aux campagnes une institution qui leur manque, il n'a donc pu que l'encourager par une légère subvention; mais il a pensé que le moyen le plus pratique d'organiser sur des bases durables et solides un service aussi important, était de recourir à l'intervention des communes, qui, avec le concours de la charité publique et la protection du Gouvernement, ouvriraient les voies nécessaires pour assurer des résultats fructueux. Il m'a prié d'étudier sous ce nouveau point de vue l'organisation des secours médicaux. Avant de m'appliquer à ce travail, j'ai besoin de connaître les ressources dont je puis disposer, et je viens à cet effet faire un appel à toutes les bonnes volontés, demander à toutes les bourses un léger sacrifice. Mais avant tout, il me parait utile, Monsieur le Maire, de vous faire apprécier clairement les avantages et le but de l'institution projetée ; je vais entrer à ce sujet dans quelques développements. Il est une triste vérité, que les malheurs présents ont assez constatée, c'est que nos populations rurales sont généralement privées des secours de la science. Les cultivateurs peu aisés, les ouvriers qui ne vivent que de leur salaire, évitent autant qu'ils le peuvent, de recourir aux conseils du médecin, parce qu’ ils veulent, et doivent économiser cette dépense, tant qu'ils ne la croient pas indispensable. On ne se décide ordinairement à aller chercher le médecin que lorsque le mal a fait des progrès rapides, et qu'il est presque toujours trop tard pour y remédier; et cela s'explique du reste par une raison bien simple, c'est que la visite du médecin, qui coûte peu dans les villes, devient une dépense très-lourde pour l'homme des champs, obligé de le faire venir de loin. Alors la maladie marche en toute liberté, la mort survient, et souvent celle du chef de famille porte avec elle le deuil, la ruine dans la maison, et laisse de nombreux orphelins à la charge publique qui bientôt n'y pourra plus suffire. C'est ainsi que souffre et s'étiole cette race robuste des hommes qui s'adonnent aux travaux de la terre, et qui forment la principale richesse et la force vitale de la nation, dans laquelle se sont recrutés tant d'hommes illustres, de si vaillants guerriers. Un état de choses aussi grave ne pouvait échapper à l'oeil paternel de l'Empereur; il veut y apporter un remède, et c'est à nous, dépositaires d'une partie de son autorité qu'il a confié ce soin. C'est un devoir auquel chacun de nous doit s'empresser de satisfaire, et que, pour ma part, je, remplirai avec toute la sollicitude que je trouve dans mon coeur pour cette classe si intéressante de mes administrés, et avec la ferme volonté que me dictent l'amour du pays, et mon dévouement au souverain. Je vais maintenant, M. le Maire, esquisser en peu de mots les principaux traits de mon projet d'institution. Le département serait divisé en circonscriptions médicales pour les cantons où la population, les ressources et des circonstances particulières le permettraient, on établirait deux, trois et même quatre circonscriptions. Dans chaque commune, et à des époques déterminées, le Conseil municipal formerait une liste des personnes qui, par leur position, auraient droit de recevoir gratuitement les secours médicaux, de la même manière que cela se pratique pour les enfants qui sont admis à l'école sans rétribution. Le médecin aurait à sa disposition une petite pharmacie confiée à la garde des soeurs des écoles primaires et donnerait des soins aux personnes inscrites sur cette liste, soit par des visites périodiques, soit par des visites extraordinaires, dans les cas urgents seulement. Une seule objection sérieuse a été faite à cette institution : c'est l'abus qui s'est révélé, dans les départements où les médecins cantonaux fonctionnent, et qui consiste à faire admettre aux secours gratuits des personnes qui ont le moyen de les payer. L'abus disparaîtrait par l'intervention dans la dépense des souscriptions particulières et des deniers communaux, dont les administrations municipales sont toujours si jalouses et si soigneuses. Toutes les mesures de détail d'ailleurs seraient prises pour réprimer cet abus que l'opinion publique réprouve, et qui, en frustrant des hommes estimables et dévoués d'une rémunération légitime et méritée, constitue un vol fait à la charité publique. Je vous prie donc, Monsieur le Maire, de réunir votre Conseil municipal du 15 au 30 de ce mois, de mettre sous ses yeux les considérations qui précèdent, et de l'engager à contribuer, par une allocation communale, à l'établissement, dans le département de la Meurthe, d'un service dont personne aujourd'hui ne peut contester l'utilité. Vous voudrez bien ouvrir, dans le même but, une liste de conscriptions particulières, et la faire circuler dans votre commune par les soins des Conseillers municipaux, des membres du clergé dont le concours vous est bien certainement assuré, afin de faire comprendre aux personnes aisées toute l'importance de l'institution. La délibération qui interviendra, et la liste des souscriptions réunies, seront adressées, avant le 5 octobre, à la préfecture pour l'arrondissement de Nancy, et à MM. les Sous-Préfets pour les autres arrondissements. Je vous prie de joindre à cet envoi l'état nominatif des médecins, pharmaciens et sages-femmes résidant dans votre commune, avec l'indication des localités que leur clientèle les appelle plus particulièrement à desservir. Enfin je vous recommande de donner la plus grande publicité à cette circulaire qui, outre son insertion au Recueil des actes administratifs, vous est envoyée en placard. Recevez, Monsieur le Maire, l'assurance de ma considération trés-distinguée. Le Préfet, Albert LENGLÉ.

Document publié le 01-01-2004

Retour à la page principale