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1816 - Les secours aux noyés et aux asphyxiés

Nancy, le 24 août 1816.

Messieurs, une expérience de quarante années a démontré l'utilité et l'efficacité des moyens indiqués par M. le docteur Portal, pour rappeler à la vie les noyés et les asphyxiés.
S. E. le ministre de l'intérieur, en m'envoyant de nouveaux exemplaires des instructions publiées à cet égard par ordre du gouvernement, appelle mon attention sur les accidens de ce genre, malheureusement trop communs dans les campagnes.

Vous trouverez à la suite de la présente un extrait desdites instructions, auxquelles je vous recommande de donner la plus grande publicité. C'est sur-tout à l'approche dé la saison des bains et des vendanges, que vous devrez, chaque année, en renouveler la lecture à vos administrés.

Recevez, Messieurs, l'assurance de ma parfaite considération,
Le contre-amiral, préfet de la Meurthe :
Signé, le comte DE KERSAINT.


Avis sur le traitement des noyés.

1° Ce traitement doit être fait le plus promptement possible, dans le bateau même qui aura servi à pécher l'individu noyé, sur le rivage, ou dans un autre endroit proche et commode, si l'on peut s'en procurer un. Il faut l'y porter sans délai; et l'on doit, à cet effet, se servir d'un brancard, d'une civière, ou de quelque voiture où il soit commodément; on pourrait aussi le transporter sur une charrette, dans laquelle on aurait mis de la paille ou un matelas, en observant de maintenir le noyé couché sur le côté, la tête élevée et couverte d'un bonnet de laine; le reste du corps sera enveloppé d'une bonne couverture de laine: deux ou plusieurs personnes peuvent aussi le porter couché sur leurs bras, ou assis sur leurs mains jointes.

On prendra garde, en transportant les noyés, qu'ils ne soient secoués violemment, tous les mouvemens rudes pouvant éteindre facilement le peu de vie qui leur reste: on en a vu plusieurs périr pendant qu'on les transportait, ou dans le moment qu'on les déshabillait (On voit par-là combien étaient dangereuses les méthodes de rouler les noyés dans un tonneau sur le rivage, de les suspendre par les pieds, comme on l'a fait généralement pendant long-temps.)

C'est pourquoi on agira le plus vite et avec le plus de douceur qu'il sera possible: le mieux serait, en pareil cas, pour ôter les vêtemens mouillés et collés sur leur corps, de les fendre d'un bout à l'autre avec des ciseaux.

2° Après avoir déshabillé le noyé, on l'enveloppera largement dans la couverture de laine, et on le couchera sur un ou deux matelas à terre, ou sur un lit peu élevé, près d'un grand feu, en observant de le maintenir aussi sur le côté, et la tête levée avec un ou deux oreillers un peu durs.

Sous cette large couverture, on fera au noyé des frictions sur les diverses parties du corps; d'abord avec une flanelle sèche et ensuite imbibée de quelque liqueur spiritueuse, telle que l'eau de mélisse, l'esprit-de-vin, l'eau vulnéraire camphrée, l'ammoniac, l'esprit volatil de corne de cerf, l'eau de lavande, le vinaigre antiseptique ou des quatre voleurs: ces frictions sont d'autant plus utiles, que le corps des noyés est ordinairement couvert d'une couche de matière glutineuse, plus ou moins épaisse, qui ne concourt pas peu à augmenter l'intensité du froid dont le noyé est saisi.

On fera bien aussi, pour réchauffer le noyé, de placer sur la région épigastrique et sous la plante des pieds une brique chaude, couverte d'un linge.

3° On versera dans sa bouche, si on le peut, quelques gouttes de vin chaud, de l'eau-de-vie, de l'eau de mélisse ou de l'eau de Cologne.

4° On lui poussera de l'air dans les poumons: la meilleure manière d'y parvenir, c'est d'introduire le tuyau d'un soufflet dans une des narines, et de comprimer l'autre avec les doigts; on peut, au défaut d'un soufflet, se servir d'un tuyau quelconque, qu'on introduira par la même voie. Il est plus avantageux d'introduire l'air dans les narines que dans la bouche, parce qu'il parvient ainsi plus facilement dans la trachée-artère; d'ailleurs, beaucoup de noyés ont la bouche fermée par la convulsion des muscles de la mâchoire inférieure, et l'on ne peut souvent la leur ouvrir, sans violence, avec le manche d'une cuiller de fer, ou avec le levier à double branche, qu'on place entre les petites molaires d'un côté ; on met, avant de le retirer, sous celles de l'autre côté, un petit rouleau de linge pour maintenir la bouche entr'ouverte.

5° On chatouillera le dedans des narines et de la gorge avec la barbe d'une plume, et on tâchera de l'irriter avec la fumée de tabac, avec de l'eau de Luce, de l'alcali volatil, de l'eau de la reine de Hongrie, etc. (Nous proscrivons du traitement des noyés, les injections d'eau tiède, et l'usage où l'on est d'introduire dans leur bouche une éponge ou une brosse pour détacher les mucosités dont elle est pleine, cette manoeuvre étant plus propre à achever de suffoquer le noyé, qu'à opérer l'effet qu'on en attend.)

6° Dès que le noyé commencera de jouir du mouvement de déglutition, on en profitera pour lui faire avaler quelques petites cuillerées d'une liqueur spiritueuse, d'eau de mélisse, de bon vin chaud, d'eau émétisée. Quelquefois le noyé les garde dans sa bouche plus ou moins de temps, et termine par les avaler. Il faut toujours observer de ne pas trop la lui remplir, jusqu'à ce que le mouvement de la déglutition soit bien rétabli: sans cette précaution, on courrait risque de faire refluer dans la trachée-artère le liquide qu'on voudrait donner en boisson. Si le noyé éprouvait des nausées, on lui ferait prendre quelques cuillerées d'eau légèrement émétisée, pour exciter de douces vomituritions et provoquer quelques selles.

7° Il faut donner au noyé des lavemens irritans; on s'est souvent servi avec succès du suivant. Prenez feuilles sèches de tabac, demi-once; sel marin, trois gros, ou autant de sel de glauber; faites bouillir dans suffisante quantité d'eau pendant un quart-d'heure; et, en même temps qu'on pratique les autres secours, coulez. On peut réitérer deux et trois fois le même lavement, ou un autre avec la décoction de séné, le sel d'epsum et le vin émétique trouble; enfin, un lavement irritant quelconque, sur-tout lorsque le noyé tarde à reprendre l'usage de ses sens.

8° La saignée ne doit pas être négligée dans les sujets dont le visage est rouge, violet, noir, et dont les membres sont flexibles et ayant encore de la chaleur: la saignée à la jugulaire est la plus efficace, et celle qui fournit le plus promptement une quantité suffisante de sang. A défaut de cette saignée, on ferait celle du pied. Mais il faut éviter toute espèce de saignée sur des corps froids et dont les membres commencent à se roidir; on doit, au contraire, d'autant plus s'occuper à réchauffer les noyés qui se trouvent en un tel état.

9° Il faut presser doucement avec la main, et à diverses reprises, le bas-ventre du noyé; et enfin, pour dernier secours à lui souffler dans les poumons, à la faveur d'une ouverture faite à la trachée-artère.
On a conseillé d'introduire de la fumée de tabac dans le fondement des noyés, par le moyen d'une machine appelée fumigatoire; de leur mettre des vésicatoires, de leur appliquer des ventouses en diverses parties du corps, et enfin de leur faire de légères incisions aux malléoles, pour s'assurer s'il existe encore en eux quelques signes de vie (la putréfaction est le seul vrai signe de la mort): nous ne nous y opposons pas; mais nous comptons peu sur l'efficacité de tous ces moyens pour rappeler les noyés à la vie.

On doit bien se persuader que, quelque utiles qu'aient été les secours que nous conseillons pour les noyés, ils ne réussiront qu’autant qu’ils seront administrés avec ordre, pendant longtemps et sans interruption. Leurs effets sont lents et presque insensibles: c'est pourquoi il faut les continuer plusieurs heures. Il y a des noyés qu'on n'a rappelés à la vie que sept à huit heures après qu’ils avaient été retirés de l'eau. Nous insistons d'autant plus sur cet objet, que l'on abandonne souvent les noyés à leur malheureux sort, dès que l'on voit que les premiers secours sont sans succès.

Nota. Pour faciliter et rendre le traitement des noyés généralement plus prompt, il faudrait, comme on l'avait fait avant la révolution, établir dans les ports de mer, dans les lieux habités près des rivières, des canaux, et
sur-tout près des endroits où l'on va se baigner, des entrepôts contenant les divers moyens nécessaires au traitement des noyés, à l'exemple de M. Pia, qui les avait fait établir à Paris, sur les rivages de la Seine. Ces entrepôts peuvent être d'une grande utilité, comme l'expérience l'a appris. Ils consistent en une caisse de bois, contenant :

1° Une ou deux bonnes couvertures de laine, une camisole de laine, quelques morceaux de flanelle pour essuyer et frotter le corps du noyé, un bonnet de laine;

2° Une bouteille d'eau-de-vie camphrée, animée d'alcali volatil ammoniaque, dont on imbibe les morceaux de flanelle pour les frictions;

3° Une petite bouteille d'eau de mélisse ou d'eau de Cologne, et une de vinaigre fort;

4° Six paquets, contenant chacun trois grains d'émétique;

5° Une petite cuiller de bois ou de fer pour l'administration des liqueurs;

6° Une canule, qu'on introduit dans les narines, pour souffler de l'air dans les poumons, à l'aide d'un soufflet;

7° Une seringue ordinaire avec ses tuyaux, pour donner, le plutôt possible, le lavement irritant, et qu'on réitérera suivant les circonstances;

8° Deux ou trois bandes à saigner;

9° Une petite bouteille d'esprit volatil de sel ammoniac, pour en introduire à diverses reprises dans les narines;

10° Trois ou quatre onces de feuilles sèches de tabac, en quatre paquets;

11° Enfin, la machine fumigatoire de M. Pia. On compte peu sur son efficacité, comme on l'a déjà dit; cependant on l'a comprise dans cet entrepôt, pour n'omettre aucun des secours connus pour le traitement des noyés, et pour satisfaire à l'opinion de ceux qui pourraient encore avoir quelque confiance à ces fumigations.

L'appareil fumigatoire consiste en un fourneau en cuivre étamé, un tuyau flexible, et en un soufflet. Quand on voudra s'en servir, on y brûlera l'un des paquets de tabac qu'on trouve dans cette boîte, et on aura soin de l'humecter auparavant; on l'allumera avec un morceau d'amadou, et l'on introduira, dans le manche de la machine, le tuyau du soufflet, qu'on y assujettira par la petite fiche de fer qui est attachée; on fera mouvoir le soufflet doucement, et à diverses reprises, pour allumer le tabac; alors on insinuera, dans le fondement du noyé, la canule qui est attachée au tuyau flexible, et l'autre extrémité dudit tuyau recevra le bec de la machine fumigatoire: on aura le soin de fermer, avec un bouchon de liège, l'ouverture supérieure de cette machine, et l'on examinera de temps en temps si le tuyau n'est point obstrué.


Avis sur le traitement des asphyxiés par les gaz méphitiques.

1° Il faut promptement sortir les asphyxiés du lieu méphitisé, et les exposer au grand air;

2° Leur ôter les vêtemens, et faire sur le corps des aspersions d'eau froide;

3° Leur faire avaler, s'il est possible, de l'eau froide légèrement acidulée avec du vinaigre;

4° Leur donner des lavemens avec deux tiers d'eau froide et un tiers de vinaigre : on pourrait ensuite en prescrire d'autres avec une forte dissolution de sel marin (muriate de soude) dans de l'eau commune, ou avec le séné et le sel d'epsum (sulfate de magnésie) ;

5° Si ces secours n'étaient pas promptement efficaces, le corps de l'asphyxié ayant de la chaleur, comme cela a lieu ordinairement pendant long- temps, il faudrait lui tirer du sang, et la saignée de la jugulaire produirait un effet plus prompt que les autres ;

6° On tâchera d'irriter la membrane pituitaire avec la barbe d'une plume, qu'on remuera doucement dans les narines de l'asphyxié, ou avec un flacon d'alcali volatil fluor (d'ammoniac), d'eau de Luce, ou d'eau de la reine de Hongrie, mis sous le nez, etc. ;

7° On poussera de l'air dans les poumons, en soufflant, pendant quelque temps, dans l'une des narines avec un tuyau, et en comprimant l'autre avec les doigts, pour empêcher l'air d'en sortir: on pourrait encore, pour dernier moyen, pratiquer une ouverture dans la trachée-artère, pour y introduire un petit tuyau dans lequel on soufflerait.

Il faut mettre la plus grande célérité dans l'administration des secours proposés: le temps presse, et plus on tarde à y recourir, plus on doit craindre qu'ils ne soient infructueux; et comme la mort peut n'être qu'apparente pendant long-temps, il ne faut en abandonner l'usage que lorsqu'elle est bien confirmée.
Nota. Pour déméphitiser les lieux méphitisés par le gaz qui provient de la combustion du charbon, des vins en fermentation, des mines, etc., il faut recourir aux projections d'eau, sur-tout de celle qui tient de la chaux en dissolution. La volatilisation de l'acide muriatique oxigéné, selon la méthode de M. de Morveau, est efficace pour déméphitiser les lieux pleins de gaz provenant des matières animales, comme les prisons, les hôpitaux, les spectacles, les latrines, les puisards.

Collationné par nous, secrétaire-général de la préfecture :
Le Comte De CRESOLLES

Document publié le 01-01-2004

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