UFC Que Choisir de Nancy et environs

1836 - Les écoles maternelles

Nancy, le 29 avril 1836.
MONSIEUR LE MAIRE,

Conformément aux intentions de M. le Ministre de l'instruction publique, j'ai l'honneur de vous adresser la circulaire où il vient de tracer les règles relatives à l'organisation et à la direction des salles d'asile ou premières écoles de l'enfance : je ne puis que vous inviter à l'étudier attentivement. Dans les localités où il existe déjà des établissemens de ce genre, la circulaire ministérielle vous indique les moyens de les perfectionner; elle vous indique celui de les créer là où ils n'existent pas encore.

L'utilité des salles d'asile se démontre d'elle-même. Les secours moraux et physiques qu'elles assurent à l'enfance presqu'au sortir du berceau, les avantages qu'elles lui préparent, les dangers dont elles la préservent; enfin, l'aide qu’elles offrent aux familles pauvres et laborieuses qui ne peuvent donner à leurs enfans les soins et le temps que réclame le travail, sont les bénéfices que présentent les salles d'asile et que vous vous empresserez sans doute de procurer à vos administrés.

De mon côté, Monsieur le Maire, croyez que je vous aiderai de tout mon zèle dans l'accomplissement de cette tâche. Dès que vous aurez pu combiner les moyens d'organiser une salle d'asile dans votre commune, veuillez vous adresser à moi avec confiance et je mettrai le plus vif empressement à solliciter, soit du conseil général, soit du Ministre, les secours qui vous seraient nécessaires pour compléter les moyens de création et d'existence d'un si utile établissement.

Recevez, Messieurs, l'assurance de ma considération distinguée.
Le Préfet de la Meurthe,
L. ARNAULT.


MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE:
Paris, le 9 avril 1836.
MONSIEUR LE PRÉFET,
Après la promulgation de la loi du 28 juillet 1833, qui établit sur des bases solides l'instruction primaire, votre attention a été appelée, d'une manière spéciale, par mon prédécesseur, sur les divers genres d'écoles dont la fondation successive devait rendre cette loi complètement efficace. Vous n'avez pas oublié qu'aux termes de la circulaire du 4 juillet, de cette même année 1834, se présentaient en première ligne les écoles les plus élémentaires de toutes , celles qui sont connues parmi nous sous le nom de salles d'asile, où sont reçus les petits enfans trop jeunes encore pour fréquenter les écoles primaires, proprement dites, et exposés à toutes sortes de périls de l'âme et du corps, pendant que les parens se livrent, loin de leur habitation, à leurs occupations journalières.
Une telle institution fondée, d'une part, sur un besoin réel et généralement senti, et d'autre part, sur le zèle le plus pur et le plus charitable, devait naturellement réussir en France et s'y propager avec rapidité.

Aussi avons-nous vu une active et généreuse émulation multiplier ces précieux établissemens sur tous les points du royaume; et dans ce moment deux cents au moins sont en pleine activité; beaucoup d'autres doivent bientôt s'ouvrir. Plusieurs conseils généraux de département, plusieurs communes ont voté des fonds de secours et d'encouragement pour cette excellente oeuvre qui s'est soutenue jusqu'à présent par des souscriptions particulières.

Dans quelques villes, les associations ou les autorités locales, ont dressé des projets de réglemens et de statuts, où l'on s'est proposé de définir ces sortes d'écoles ou salles d'asile, de donner une direction régulière et constante au zèle et aux sacrifices qui entretiennent ces divers établissemens et surtout de tracer une marche sûre pour leur procurer des maîtres ou des maîtresses dignes de la confiance des familles.

J'ai examiné en conseil royal de l'instruction publique ces divers projets, et il m'a paru qu'avant d'arrêter un statut définitif qui servît de règle générale et uniforme pour toutes les institutions de ce genre, il convenait d’envoyer dans toutes les académies et dans tous les départemens, aux Recteurs et aux Préfets, des instructions propres à diriger leurs communs efforts dans cette nouvelle carrière ouverte à leur amour du bien public.

§ 1. De la nature de ces établissemens et de leur objet.
Les salles d'asile se présentent sous deux aspects différens: ce sont surtout des maisons d'hospitalité, ce sont aussi des maisons d'éducation.

Il est reconnu que les enfans peuvent y être admis dès l'âge de deux ans, quelquefois même dès l'âge de dix-huit mois ; et d'un autre côté, les écoles primaires instituées par la loi du 28 juin, s'ouvrant ordinairement aux enfans qui ont accompli leur sixième année, il est naturel de fixer à ce dernier âge la limite la plus reculée pour l'admission dans ces premières écoles. Dans tous les cas, on ne manquera pas de profiter d'une occasion aussi favorable pour répandre de plus en plus le bienfait de la vaccine. Nul enfant ne devra être admis , si les parens ne justifient qu'il a été vacciné ou qu'il a eu la petite vérole , ou s'ils ne consentent à le laisser vacciner dans l'établissement.

Les enfans une fois rassemblés dans leur petite école et mis par cela seul à l'abri d'une foule de dangers physiques et moraux, il importe également que tous leurs instans soient occupés et que la nature et la durée de leurs diverses occupations soient proportionnées à leur âge.
Ce qu'il faut avant tout, c'est qu'on s'attache à leur faire contracter des habitudes d'ordre, de propreté, de bienveillance mutuelle, qui les préparent à une vie honnête, décente et chrétienne. Leur intelligence, si faible encore, devra être graduellement développée, sans que jamais elle soit fatiguée par une application trop soutenue ; et l'on y parviendra en entremêlant leur travail de beaucoup de récréations, en donnant quelquefois au travail même la forme d'un amusement.

L'instruction devra être rigoureusement bornée aux premiers et plus simples élémens de la lecture et de l'écriture, à la connaissance des chiffres ordinaires et de quelques nombres, à quelques courtes prières et à quelques traits des histoires bibliques qui leur donneront les premières impressions de religion et de morale, à quelques notions tout à fait usuelles d'histoire naturelle. Tout ce qui est au-delà de ces simples élémens appartient et doit être réservé aux écoles primaires, telles que la loi les a expressément définies.
En même temps qu'on agira par ce modeste enseignement sur l'esprit et sur le coeur de ces jeunes enfans, on aura soin d'exercer leurs mains à des ouvrages extrêmement faciles dont l'expérience a aussi prouvé la convenance et l'utilité pour ce premier âge, comme, par exemple, le parfilage des chiffons de soie, le tricot et principalement le tricot à grosses mailles et à aiguilles de bois, la tapisserie, le filet.
Pendant ces travaux manuels, on les accoutumera par degrés à répéter en choeur des chants moraux et religieux composés tout exprès pour l'enfance.

Quant aux procédés à suivre pour cette première instruction, il est inutile de les déterminer ici d'une manière précise. Des maîtres et des maîtresses qui connaissent bien l'enfance, et qui lui portent du fond du coeur tout l'intérêt qu'elle mérite, sauront trouver dans leur affection même et dans le sentiment de leur devoir les moyens les plus propres à obtenir l'attention et la docilité des enfans. Qu'il suffise de leur rappeler, en deux mots, qu'on devra toujours arriver, par une grande patience et une douceur inaltérable, à assurer l'ordre et le silence dans les momens de travail et à entretenir le motivement et la gaieté dans les heures de récréation.
§ 2. Fondation et entretien des établissemens.
Suivant le principe posé dans la loi sur l'instruction primaire, on doit considérer comme établissemens publics tous ceux qui, sont fondés et entretenus, en tout ou en partie, par les Communes, par les Départemens ou par l'Etat.
Tout établissement destiné à servir d'asile et d'école à la première enfance, doit satisfaire à trois conditions principales :
1° Un local propre à loger les maîtres ou maîtresses et à recevoir les enfans, soit aux heures du travail, soit aux heures de récréation.
2° Un ameublement approprié aux divers exercices des enfans dans tout le cours de la journée.
3° Un traitement qui assure une existence convenable aux maîtres et aux maîtresses.
Voilà les dépenses auxquelles il faut nécessairement pourvoir.

Voici les divers genres de ressources dont une heureuse expérience a démontré l'efficacité, et sur lesquelles il est raisonnable de compter pour l'avenir, maintenant que de Nombreux succès ont prouvé l'excellence de l'institution.

Les sommes nécessaires pour la construction et l'entretien du local pour l'acquisition et l’entretien du mobilier et pour le traitement des maîtres ou maîtresses devront être demandées en premier lieu aux Conseils municipaux, soit qu’ils fassent directement les fonds, soit qu’ils concourent avec les bureaux de bienfaisance et les administrations des hospices. Lorsque ces premières subventions seront insuffisantes, on invoquera l'assistance des Conseils généraux des départemens, et enfin, puisqu'il s'agit d'établissemens qui soulagent le père de famille indigent et l'ouvrier laborieux, en même temps qu'ils instruisent et élèvent l'enfance, on s'adressera aux fonds généraux mis par le budget de l'Etat à la disposition, soit du Ministre de l'intérieur, soit du Ministre de l'instruction publique, chacun pour ce qui le concerne.

Le principe général des salles d'asile sera la gratuité; mais néanmoins, pour subvenir au traitement, rien n’empêchera que le Conseil municipal n'établisse une rétribution mensuelle qui ne dépassera pas cinquante centimes par enfant et par mois ; on pourra donner aux comités de surveillance le droit d'exempter de toute rétribution un père de famille qui serait dans l'impossibilité absolue de payer un émolument quelconque.

Quant au choix et à la disposition du local, il est à peine besoin de dire que, conformément à ce qui s'est pratiqué jusqu'à présent, les salles destinées aux enfans doivent toujours être situées au rez-de-chaussée, planchéiées ou carrelées, ou airées en salpètre battu; qu'elles doivent être, en outre, éclairées des deux côtés par des fenêtres qui aient leur base élevée à deux mètres au moins du sol, et qu’une partie des chassis ou vitraux doit être mobile afin de favoriser la ventilation des classes et des préaux. Il est bien entendu aussi que lorsqu'il y aura des enfans des deux sexes dans la même salle, il faudra, autant que possible, les tenir séparés pour le travail et pour les récréations.

Il est à désirer qu'on dispose à l'une des extrémités de la salle destinée au travail, et en quantité proportionnée au nombre des enfans, une suite de gradins immobiles sur un plan incliné. Au milieu et sur les deux côtés, on pratiquera des passages au moyen desquels les enfans exécuteront leurs mouvemens avec facilité.

Le mobilier doit comprendre, autant que possible :

Des tabliers de toile de diverses tailles. - Des champignons pour les casquettes, les vestes et les tabliers. - Des baquets ou jattes, des sébilles de bois ou des gobelets d'étain, des éponges et des serviettes. - Une fontaine. - Un poële. -Deux lits de camp sans rideaux.-Une pendule. -Une cloche qui indique tous les mouvemens. Un sifflet ou signal pour les divers exercices de l'intérieur. - Des tableaux et des porte-tableaux. - Des ardoises, des rayons, un chevalet portant la planche noire et les crayons blancs, des boîtes pour enfermer les crayons. - Un boulier compteur, ayant dix rangées de dix boules chacune. - Des images qui représentent des animaux, des plantes, les traits les plus remarquables de l'Ancien et du Nouveau Testament, et des portefeuilles pour renfermer les images. - Un cadre ou porte-gravure pour placer l'image qu'on expose aux regards. - Des registres et cahiers de notes. - Une armoire où seront gardés les registres, les tableaux de lecture, etc., les matériaux et les produits du travail manuel.
§ 3. Des autorités préposés aux salles d'asile.

Un local convenable et un mobilier complet pour l'enseignement et pour les exercices des enfans forment un matériel indispensable; mais on sent bienque la vie de l'institution n'est point là. Elle est tout entière dans le bon choix des maîtres et des maîtresses, et conséquemment dans un bon système d'autorités. chargées de présider à ce choix, chargées aussi de surveiller les divers établissemens sous le rapport de l'administration économique, de la discipline et des études.

Les autorités sont naturellement les Comités locaux et d'arrondissement, institués par la loi du 28 juin, pour prendre soin de tout ce qui intéresse l'instruction primaire. Mais il convient sous tous les rapports qu’ils s'associent comme auxiliaires indispensables, un certain nombre de dames habituées à s'occuper des soins de l'enfance, et dont rien ne remplacerait l'admirable dévouement et l'aptitude toute spéciale à exercer une pareille surveillance.
Toutes celles qui forment les diverses Commissions chargées en ce moment des salles d'asile, seront invitées à continuer leurs honorables travaux en qualité de Dames inspectrices.

Les Dames inspectrices actuellement en exercice et celles qui seront désignées à l'avenir remettront au Comité local les renseignemens quelles auront recueillis; elles auront droit d'assister aux séances du Comité avec voix délibérative, lorsqu'il s'agira de l'établissement qu'elles auront visité.

Les travaux des Comités ne se borneront point aux inspections; ils auront à remplir une mission particulière dont ils apprécieront toute l'importance. Ils seront chargés d'examiner, avec l'assistance des Dames inspectrices, les aspirans aux places de maîtres et de maîtresses.

Ces examens dont la forme sera ultérieurement réglée, ne porteront pas seulement sur les notions élémentaires qui doivent être données dans les salles d'asile. Ils auront encore pour objet de s'assurer si les candidats possèdent réellement l'art de communiquer avec les enfans, de gagner leur affection et leur confiance, de leur transmettre les idées les mieux adaptées à leur âge, et de les former à de bonnes habitudes morales et religieuses.

Les Comités tiendront un procès-verbal de chacune de leurs séances d'examen. Ils dresseront la liste par ordre de mérite, des candidats qu'ils auront jugés aptes à diriger une école de l'enfance. Ils enverront ces listes au Préfet du département, au Recteur de l'académie et au Comité d'arrondissement. Un extrait de ces listes sera délivré par le Recteur à chacun des candidats pour lui servir de titre.

Lorsqu'en effet il y aura lieu à la nomination d'un maître ou d'une maîtresse, le Comité local, également assisté des Dames inspectrices, choisira un candidat parmi les personnes inscrites aux listes susmentionnées. La personne choisie entrera provisoirement en fonctions.

Après six mois d'exercice provisoire, le comité proposera par une nouvelle délibération, la nomination ou le rejet au comité d'arrondissement. Celui-ci fera aussitôt connaître au Recteur de l'académie la détermination qu'il aura prise.

Si cette détermination est favorable, le maître ou la maîtresse définitivement attaché à la salle d'asile ne devra plus avoir qu'une seule pensée, celle de se consacrer entièrement aux devoirs que son titre lui imposa.

Une première idée de ces devoirs ressort naturellement de tout ce qui précède ; ils peuvent se résumer en peu de paroles :
1° Accoutumer les enfans à goûter et à pratiquer pour eux-mêmes, et envers les autres, tout ce qui est bon, tout ce qui est aimable, tout ce qui est honnête, tout ce qui est inspiré par l'amour de Dieu et des hommes.
2° Surveiller l'exactitude des arrivées à l'école, l'ordre des mouvemens dans tous les exercices, la régularité des sorties, et pour que rien n'échappe à cette paternelle sollicitude, former un certain nombre d'aides sous le nom de moniteurs ou de surveillans.
3° Surveiller particulièrement la nature et la quantité des alimens que les enfans apportent de chez eux, l'état de leurs vêtemens et de leurs personnes sous le rapport de la propreté ; voir les parens ou tuteurs, et s'entendre avec eux sur tous ces points.
4° Indiquer au médecin, lors de ses visites, les enfans qui paraissent incommodés, tenir note de ses réponses et suivre exactement ses prescriptions.
5° Recevoir les personnes qui ont droit de visiter la maison.
6° Avertir les administrateurs, le Comité local ou les Dames inspectrices de tout ce qui peut intéresser le bon ordre.
Les directeurs et directrices viendront à bout d'établir une régularité parfaite dans toutes les parties du service et de se rendre à eux-mêmes un compte exact de toutes choses, en tenant les registres ci-après indiqués qu'ils représenteront lors des inspections.
1° Un registre matricule où seront inscrits sous une même série de numéros, les noms et prénoms des enfans admis, les demeures et professions des parens ou tuteurs, et les conventions relatives aux moyens d'amener et de reconduire les enfans;
2° Un registre des recettes et dépenses ;
3° Un registre des inspections ;
4° Un registre des notes, contenant les observations du maître lui-même sur tout ce qui touche à l'amélioration morale des enfans et à l’amélioration matérielle de l'établissement.

Les asiles doivent être accessibles tous les jours aux enfans qui, pour des motifs graves, ne pourraient dans aucun temps de l'année rester chez leurs pareils. Néanmoins les jours de dimanches et de fêtes conservées, le premier jour de l'an, le jour de la fête du Roi et les autres jours de fêtes nationales, les préaux seuls demeureront ouverts; les classes seront fermées.
Telles sont les dispositions générales, déjà fondées pour la plupart sur une assez longue expérience, qui semblent de nature à garantir la bonne tenue et l'heureux succès des établissemens destinés à la première enfance.

Mais il est possible que, dans certaines localités, on désire quelques modifications ou de plus grands détails et des précautions plus minutieuses dans l'intérêt de si jeunes enfans. Je laisse à chaque comité le soin de proposer les réglemens particuliers qu'il jugera convenables. Ces réglemens me seront transmis par le Recteur de l'académie, pour être délibérés en Conseil royal.

Je vous prie, Monsieur le Préfet, de vouloir bien porter ces instructions à la connaissance de MM les Maires de toutes les communes de votre département, en les faisant insérer dans le Recueil de vos actes administratifs. Je ne doute pas que ces fonctionnaires ne s'y conforment avec exactitude, chacun en ce qui le concerne, et qu'on ne puisse compter sur une généreuse émulation d’efforts pour l'établissement des salles d'asile dans les communes populeuses où il n'en existe pas encore, comme pour l'entretien et la bonne direction de celles qui sont déjà établies.

Recevez, Monsieur le préfet, l’assurance de ma considération très-distinguée ,
Le Ministre de l'instruction publique,
PELET.

Document publié le 01-01-2004

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