UFC Que Choisir de Nancy et environs

1838 - La recherche des monuments antiques

MONSIEUR LE PREFET,
Dans toutes nos provinces on a constaté l'existence de ruines ou de substructions, indices d'établissements antiques plus ou moins considérables, dont l'exploration est demandée par tous les amis des arts. Désirant encourager ces recherches autant que le permettent les ressources limitées de l'administration que je dirige, je vous invite à me transmettre tous les renseignements qui vous parviendront sur les localités de votre département où l'on aurait reconnu des ruines antiques.

Vos rapports seront examinés par la commission des monuments historiques, et d'après son avis, je mettrai â votre disposition une allocation pour faire exécuter les fouilles qui seront jugées nécessaires.

En m'envoyant ces renseignements, il est important d'y joindre un aperçu de la dépense et un précis du plan proposé pour l'exécution des travaux. Vous voudrez bien encore m'informer si, dans ces recherches, vous avez le concours de personnes en état de les diriger convenablement.

Je n'ai pas besoin, Monsieur le Préfet, de vous recommander de n'accueillir qu'avec une certaine réserve les rapports qui vous seraient adressés. Le fonds sur lequel j'accorde des allocations est, je le répète, très-borné, et je tiens â l'employer de la manière la plus utile pour la science. Vous savez qu'une fouille est toujours une opération incertaine; on ne doit l'autoriser que sur la grande probabilité d'un résultat avantageux. Il est donc bien nécessaire de faire précéder toute entreprise de ce genre d'une enquête approfondie qui fasse connaître approximativement l'importance de l'établissement qu'il s'agit d'explorer.

Les mêmes mesures de prudence et d'économie doivent présider à l'exécution des travaux. Ainsi, l'on doit bien se garder d'ouvrir les tranchées au hasard, comme il n'arrive que trop souvent, On doit, au contraire, étudier le terrain avec attention, et commencer toujours par attaquer les substructions apparentes les plus considérables. En les suivant jusqu'au niveau du sol antique, on les déchaussera de manière à reconnaître le périmètre complet de l'édifice. La forme et le caractère d'un seul bâtiment peuvent fournir des indices précieux pour la continuation des recherches.

Au surplus, les observations précédentes ne contiennent que des règles générales, et la direction des travaux devra toujours être subordonnée aux circonstances particulières des localités. Je me bornerai donc à vous recommander un choix judicieux des personnes que vous chargerez des explorations. Non-seulement elles devront y apporter des connaissances spéciales, mais encore une surveillance de tous les instants, car la négligence ou l'infidélité des ouvriers n'a pas de résultats moins fâcheux que n'en aurait l'ignorance de leurs guides. Je vous prierai de me signaler les architectes ou les antiquaires qui auront dirigé les travaux. Vous les inviterez à se mettre en communication avec la commission des monuments historiques. Autant qu'il me sera possible , je m'efforcerai de reconnaître leur zèle et leurs bons offices.

On devra toujours rédiger un procès-verbal détaillé des fouilles, et vous voudrez bien m'en adresser copie. Il est également essentiel d'en dresser le plan, surtout lorsqu'elles doivent être comblées.

Quant aux objets recueillis, la meilleure destination qu'on puisse leur donner, c'est de les placer dans les collections publiques des villes les plus voisines. Si ces villes n'avaient ni musée ni bibliothèque, si leurs autorités ne prenaient aucune mesure pour assurer la conservation de ces objets, c'est au chef-lieu du département qu'il conviendrait alors de les déposer. Ils seront toujours bien placés là où ils pourront facilement être consultés par les savants et les artistes.

Jusqu'à présent l'administration centrale a réclamé les fragments antiques découverts dans les fouilles dont elle a fait les frais. Je désire qu'à l'avenir ils restent dans les départements d'où ils proviennent, pour y former comme des archives de l'histoire locale et pour y répandre le goût des arts.

Si cependant quelques objets d'une importance extraordinaire étaient découverts dans ces explorations, par une exception dont les arts n'auraient qu'à s'applaudir, je réclamerai leur dépôt dans les grandes collections de la capitale; car c'est là seulement qu'ils peuvent être d'une véritable utilité. De telles raretés intéressent tous les savants et ne peuvent être mieux placées que dans les musées de Paris, qui sont de grands centres d'étude. Dans un tel cas, qui d'ailleurs ne doit pas se présenter fréquemment, j'aurai toujours soin de donner à la ville, dans le territoire de laquelle la découverte aura été faite, un moule de l'objet envoyé â Paris.

Le dépôt dans les musées ou les bibliothèques des départements doit encore souffrir une exception; lorsque les fragments antiques ont fait partie d'un grand monument encore debout, il est essentiel qu'ils n'en soient jamais séparés.

Trop souvent des particuliers ou les administrateurs des collections publiques achètent des inscriptions, des bas-reliefs ou des débris d'architecture enlevés à de grands édifices antiques. Non-seulement leur éloignement rend une restauration impossible, mais encore l'origine de ces fragments ainsi divisés, s'oublie vite, et ils sont à peu près perdus pour les savants. Plusieurs grands monuments antiques ont été ainsi cruellement mutilés sans que la science ait en rien profité de leurs dépouilles. Je vous invite, Monsieur le Préfet, â vous opposer à toute transaction qui tendrait à disperser ainsi les parties, d'un même ensemble, et les communes qui s'y prêteraient, seraient de ce moment déchues de tout droit à des subventions nouvelles.

Les collections d'antiquités déjà formées ou qui viendraient à s'établir, ne peuvent être vraiment utiles qu'autant qu'elles seront tenues dans un ordre convenable. Il importe que tous les objets qu'elles renferment soient décrits dans un catalogue. Vous donnerez des ordres pour que l'on y tienne note de l'origine de chaque objet, ainsi que de l'époque et des circonstances particulières de sa découverte. Il est bon d'y inscrire également les noms des donataires et de la personne qui aura fourni des fonds pour les fouilles.

Je désire avoir une copie de ces catalogues. Leur réunion formera un inventaire complet de nos richesses archéologiques, et leur comparaison pourra donner lieu à des échanges avantageux entre les différents musées. Vous me ferez connaître les antiques que l'on voudrait échanger, et je prendrai soin que ces propositions soient transmises â des établissements qui pourraient les accueillir.

En vous conformant à ces instructions, Monsieur le Préfet, vous seconderez puissamment les efforts de la commission des monuments, et vous la mettrez à même d'exercer un patronage éclairé dont l'influence se manifestera, je l'espère, en répandant dans nos provinces le gout des arts et des études historiques.

Recevez, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération distinguée.
Le Pair de France, Ministre Secrétaire d'État de l'intérieur,
Signé MONTALIVET.

Pour le ministre et par son autorisation, Le Conseiller d'État, Directeur des monuments publics et historiques,
VATOUT.

Document publié le 01-01-2004

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