UFC Que Choisir de Nancy et environs

1839 - La peur de la famine

Nancy, le 1er octobre 1839.
MESSIEURS,

Des désordres viennent d'avoir lieu dans le département de la Sarthe, où une atteinte a été portée à la liberté du commerce et de la circulation des grains. A cette occasion, M. le Ministre de l'agriculture et du commerce vient d'adresser aux Préfets une circulaire, que vous trouverez à là suite de la présente. Je compte trop sur la sagesse de la population du département de la Meurthe, pour avoir rien à craindre sous ce rapport ; toutefois, si ma confiance à cet égard venait à être trompée, je ferais exécuter, dans toute leur sévérité, les lois protectrices de l'ordre et de la propriété, et je ne doute pas du concours que je trouverais à cet effet, dans toutes les autorités du pays.

Recevez, Messieurs, l'assurance de ma considération distinguée. Pour. M. le Préfet en Conseil de révision:
Le Conseiller de Préfecture délégué, F. COLIN.


MINISTÈRE DE L'AGRICULTURE ET DU COMMERCE.
Paris, le 19 septembre 1839.

M. le Préfet, une atteinte a été portée à la liberté du commerce et de la circulation des grains, dans un de nos départements. Le gouvernement du Roi ne doit pas souffrir que le moindre obstacle soit apporté à cette liberté, si expressément garantie par les lois et si nécessaire à la sécurité publique.

De tels désordres sont si regrettables, qu'aussitôt qu'on en voit un exemple, il est bon d'en signaler partout les conséquences fâcheuses, et d'éclairer ceux qui pourraient se laisser entraîner.

Nous entrons en jouissance d'une récolte généralement estimée d'une abondance moyenne. Elle eût été excellente si les orages n'en avaient diminué la richesse dans certains départements; dans la plupart on annonce que le poids des grains compense les pertes.

Quoi qu'il en suit, comment serait-ce sitôt après les moissons, quand les gerbes remplissent encore les greniers, qu'on pourrait raisonnablement craindre que le blé ne manquât ? Si les travaux préliminaires de l'ensemencement des terres rendent les marchés moins fréquentés, retardent même le battage; si l'achat des grains de semence élève les prix courants, ce n'est là que ce qui arrive à la même époque chaque année. La sécheresse qui nuit aux transports par eau et aux moutures est encore une cause passagère de renchérissement, mais les cours actuels ne sont guère au-dessus de ceux que l'agriculture a si souvent représentés comme le prix nécessaire de ses produits.


On a supposé que les étrangers venaient dans nos ports de l'Océan enlever les blés, et les mettre à l'enchère dans l'intérieur. Rien n'est plus inexact, et vous pouvez vous en convaincre, M. le Préfet, en jetant les yeux sur les tableaux des exportations et des importations extraits des registres des douanes, et publiés mensuellement. On a répandu le bruit de grandes exportations par le port de Marans. J'ai au contraire acquis la certitude qu'il ne s'y fait ni achat ni chargement de froment pour l'étranger. Les mercuriales de Marans, pour la deuxième semaine de septembre, sont au prix de 19 fr. 75 cent l'hectolitre. Les orges de la précédente récolte ont seules été achetées pour les brasseries anglaises, au grand soulagement des producteurs du pays. Dans les autres ports, le cabotage transporte à l'ordinaire les grains d'un de nos départements à l'autre, suivant les besoins du commerce intérieur. Sur le littoral du Nord, les droits de sortie équivalent à une prohibition. En même temps, nos cours ont attiré une importation, non-seulement bien supérieure à nos exportations, mais extrêmement considérable, et capable de tranquilliser, par la continuité des mouvements du commerce, ceux qui concevraient l'étrange crainte que la France ne s'épuisât.

Voilà, M. le Préfet, l'exacte vérité. Vous connaissez, au reste, tout ce que les récoltes accessoires, particulièrement les pommes de terre, fournissent de ressources à la consommation.

Si, par je ne sais quelles insinuations absurdes ou malveillantes, on s'imaginait quelque part qu'il faut se cantonner, ne plus rien échanger avec ses voisins, arrêter au passage les denrées que les localités où déjà elles abondent envoient à celles où les besoins se font sentir; si on troublait le commerce, qu'on intimidât les propriétaires, chacun serait sans doute enclin à resserrer ses provisions, et ceux qui auraient détourné quelques sacs de blé pourraient n'en pas voir revenir le lendemain. Employez donc toute votre influence pour le faire comprendre dans votre département :je vous le recommande comme l'un de vos devoirs le plus essentiel. Insistez avec force pour montrer combien, dans chaque localité, l'intérêt des subsistances de l'année entière serait compromis par des actes de violence aussi imprudents qu'injustes. Avertissez ceux qui seraient tentés de s'en rendre coupables que l’autorité est décidée à faire exécuter dans toute leur sévérité les lois protectrices de l'ordre et de la propriété.

Agréez, M. le Préfet, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

Le Ministre Secrétaire d'État de l'agriculture et du commerce,
Signé CUNIN-GRIDAINE.

Document publié le 01-01-2004

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