UFC Que Choisir de Nancy et environs

1835 - La prévention des épidémies

Nancy, le 14 mai 1835.
MESSIEURS,

L'ordonnance royale du 20 décembre 1820 , en instituant une académie royale de médecine , lui a confié le soin important de prendre connaissance des rapports adressés à l'autorité par les médecins des épidémies, et d'éclairer l'administration sur les mesures à adopter pour prévenir l'invasion de ces maladies et pour en combattre les effets.

Un rapport fourni par l'académie à M. le Ministre du commerce et qui comprend le temps écoulé de 1771 à 1830, présente le résumé de 1 160 rapports particuliers sur environ neuf cents épidémies qui, durant cet intervalle, ont éclaté en 1 370 communes et 72 départemens. Ce rapport renferme des observations que M. le Ministre a cru, pour l'intérêt public, devoir porter à la connaissance de l'administration.

Il est reconnu que la fréquence ou la rareté des épidémies dépend généralement de la nature du sol, des influences atmosphériques, des moeurs, des habitudes, des occupations de la population, du plus ou moins d'aisance dont elle jouit et du degré de culture auquel elle est parvenue.

Je dois le dire avec un sentiment de satisfaction, par la position topographique de notre département et les circonstances favorables dans lesquelles se trouve en général la population de ce pays, les épidémies y sont rares et peu meurtrières et si, de loin en loin, nous avons à déplorer dans quelques communes l'apparition de maladies qui viennent affecter une partie des habitans, cela tient à des causes accidentelles ou locales dont les effets ne se font point sentir hors de la localité.

Néanmoins il ne peut manquer d'être utile, d'une part, de signaler les causes générales qui donnent naissance aux épidémies, et de l'autre, d'indiquer les moyens d'en prévenir l'apparition.
Parmi les causes qui donnent naissance aux épidémies, il en est que l'administration ne peut détruire ni modifier ; il en est d'autres sur lesquelles son action, quoique lente, ses conseils, quoique souvent repoussés, finissent par obtenir des avantages.

L'académie de médecine, dans son rapport, range les différentes causes auxquelles on peut attribuer l'origine et le développement des maladies épidémiques, sous cinq chefs principaux, savoir :
1° les altérations de l'air; 2° les habitations ; 3° les alimens; 4° les travaux ; 5° les affections morales , l'ignorance , etc.

Personne n'ignore l'influence des marais et des étangs sur la salubrité; il est difficile à l'administration de remédier au mal qu'ils produisent; mais dans les localités où il existe des mares , les Maires doivent les faire combler ; ils doivent, pour remplir les obligations que leur imposent les lois du 24 août 1790 et 6 octobre 1791, faire enfouir les animaux morts dans des lieux éloignés des habitations et faire enlever ces amas de fumier qu'on amoncèle dans les villages et d'où découlent des eaux putréfiées qui s'amassent et, séjournant devant les habitations, sont, à elles seules , une cause incessante de maladie.

Les Maires doivent aussi veiller à l'exécution des dispositions du décret du 23 prairial an XII , sur les sépultures. Ils doivent s'assurer par eux-mêmes, que chaque fosse a d'un mètre cinq décimètres à deux mètres de profondeur ; qu'elles sont distantes les unes des autres de trois à quatre décimètres sur les côtés, et de trois à cinq décimètres à la tête et aux pieds; enfin, que l'ouverture des fosses, pour de nouvelles sépultures, n'a lieu que de cinq années en cinq années.

Dans presque toutes les communes rurales, les cimetières sont encore placés autour des églises et au centre même de ces commnes; malgré l'augmentation progressive de la population, ils n'ont pas plus d'étendue qu'ils n'en avaient lors de leur établissement et, par leur position, ils ne peuvent, entourés qu'ils sont d'habitations, recevoir aucun agrandissement. Il en résulte qu'on est forcé, dans beaucoup de localités, de ne point mettre l'intervalle exigé par le décret précité, pour l'ouverture des fosses destinées à de nouvelles sépultures.

C'est un inconvénient grave qu'il faut s'empresser de faire disparaître, partout où il y a possibilité. A cet effet, les communes qui ont des ressources pour l'établissement d'un nouveau cimetière, à la distance prescrite par l'art. 2 du décret du 23 prairial an XII, ne peuvent en faire un meilleur emploi. J'invite en conséquence les Maires de ces communes à faire délibérer leurs conseils municipaux sur cet objet important, et je m'empresserai d'accueillir toutes les demandes que je recevrai à cet égard.

La seconde cause d'insalubrité signalée par l'académie royale de médecine, c'est la construction vicieuse des habitations, l'humidité qui y règne, le défaut d'air, l'entassement de tous les membres de la famille dans un étroit espace, où ils cohabitent souvent avec les animaux domestiques.

Quoiqu'on ait lieu de remarquer que, depuis quelques années, les constructions dans les communes rurales sont faites avec plus de soins qu'autrefois, cependant il n'est que trop vrai qu'il y existe encore un grand nombre de maisons qui, par leur position ont leur enfoncement au-dessous du sol, le peu de jour et d'air qu'elles reçoivent de l'extérieur par des ouvertures évidemment trop petites, le peu de hauteur donnée aux chambres dont elles se composent, sont tellement humides et mal-saines, que c'est, sans doute, à cet état de choses qu'on doit attribuer les infirmités prématurées dont leurs habitans sont fréquemment atteints.

L'administration ne peut ici agir que par ses conseils; elle doit espérer que l'exemple donné par ceux qui cherchent à rendre leurs maisons saines et agréables sera imité au fur et à mesure que de nouvelles constructions s'élèveront; elle doit espérer surtout que l'instruction que le gouvernement cherche à propager partout et jusque dans les moindres hameaux, aura, entre autres choses pour résultat, de développer parmi les hahitans des campagnes les habitudes d'ordre et de propreté qui contribuent si puissamment au maintien de la santé.

Tous ceux qui exercent une influence morale sur les habitans des campagnes, et particulièrement les Maires, les Curés et les Instituteurs, doivent la faire servir à communiquer à la population le désir d'assainir, autant que possible, l'intérieur des habitations et d'éviter, pour les constructions nouvelles, les endroits humides et enfoncés. Ils doivent surtout faire comprendre la nécessité de donner aux appartemens et aux fenêtres une élévation suffisante pour la circulation et l'introduction de l'air.

La nature et la bonne qualité des alimens contribuent principalement à l'entretien de la santé et à prévenir les maladies épidémiques; mais à cet égard on ne peut rien prescrire, le plus ou moins d'aisance de la population déterminant le choix de sa nourriture. Toutefois, c'est en encourageant l'agriculture qu'on obtiendra sous ce rapport l'amélioration désirable, et l'on remarque déjà que, dans les campagnes, où les habitans sont aujourd'hui presque tous propriétaires, le régime alimentaire est plus sain qu'il n'était autrefois.

L'excès dans le travail, les différens genres de travaux auxquels se livre la population ouvrière, ont aussi une grande influence sur la santé: il est surtout des professions qui offrent plus de dangers que les autres; c'est à ceux qui s'y livrent à prendre toutes les précautions que leur propre intérêt exige, et on doit attendre de l'humanité des manufacturiers qui réunissent beaucoup d'ouvriers dans un même local, qu'ils ne négligent rien pour que cette agglomération d'individus n'ait point de résultats fâcheux pour leur santé.

Un grand nombre de faits rapportés dans les relations d'épidémies, attestent l'influence funeste de ces différentes causes: de plus ici on accable les malades sous le poids des couvertures et on diminue leurs forces par une transpiration forcée; là, on croit les guérir en leur donnant du vin chaud, au début de toute espèce de maladie: cette dernière pratique, dont il faut toujours s'abstenir, est signalée comme une des plus répandues parmi le peuple et comme l'une des plus dangereuses que l'on puisse employer. Les Maires et surtout MM. les Curés dans leurs visites aux malades, doivent faire comprendre aux parens de ceux-ci tout le danger qu'il y a à leur donner des liqueurs échauffantes.

Il existe pour chaque arrondissement un médecin des épidémies: mais bien souvent l'administration est informée de l'apparition des maladies épidémiques trop tard pour qu'elle puisse tirer de cette institution tous les avantages qu'elle devrait produire. Eu général, les Maires ne sont point assez empressés à faire connaître à l'administration supérieure les épidémies qui se déclarent dans leurs communes et qui, si elles étaient soignées dès leur principe, n'atteindraient peut-être qu'un petit nombre d'individus; il est donc important, lorsqu'une maladie de cette espèce vient à se déclarer, que le Maire en donne avis sur-le-champ au Sous-Préfet.

Réunissons nos efforts, Messieurs, pour améliorer la position des administrés et les préserver des maladies qui naissent presque toujours de leur indifférente et du peu de soins qu'ils apportent à les prévenir; comme l'exemple est toujours ce qu'il y a de mieux pour obtenir de bons résultats, que ceux des habitans qui sont le plus en état de le faire, donnent sous ce rapport un élan qui sera bientôt imité, quand on pourra apprécier tous les avantages que peut produire, sans une augmentation de dépense bien considérable, un meilleur mode de construction et surtout le choix de l'emplacement où l'on veut bâtir.

Quant à vous, Messieurs, prenez des mesures pour faire disparaître de vos communes tout ce qui peut contribuer à corrompre l'air ou les eaux et ne négligez aucune des obligations que vos fonctions vous imposent à cet égard.
Il serait à désirer qu'on pût établir des médecins cantonnaux qui seraient chargés d'éclairer l'administration sur toutes les mesures de salubrité publique à adopter et de lui signaler surtout celles que telle ou telle localité réclamerait plus particulièrement.

Peut-être un jour ce projet, dont le gouvernement a la pensée, poura-t-il être mis à exécution: mais en attendant, l'administration peut trouver dans le concours de MM. les vaccinateurs une grande partie des avantages que produirait l'institution des médecins cantonnaux et ils lui rendraient un grand service ainsi qu'à la population, s'ils consentaient à me remettre, chaque année, un rapport succinct contenant des observations générales sur les causes d'insalubrité existant dans les communes qu'ils sont chargés de parcourir et sur les moyens de les faire disparaître. Je compte sur leur zèle et leur philantropie pour obtenir d'eux ces renseignemens précieux.

Recevez, Messieurs, l'assurance de ma considération distinguée.
Le Préfet de la Meurthe,
L. ARNAULT.

Document publié le 01-01-2004

Retour à la page principale