UFC Que Choisir de Nancy et environs

1867 - La conservation des céréales

Nancy, le 8 juillet 1817.

MESSIEURS,

M. le Ministre de l'agriculture et du commerce vient de me transmettre et vous trouverez, à la suite de la présente, une instruction sur les meilleurs procédés à employer pour la conservation des céréales qui viennent d'être coupées.

Vous en recevrez en outre quelques exemplaires en placards que je vous prie de faire apposer à la porte de la maison commune et des églises, ainsi que sur les marchés et dans les lieux les plus fréquentés par les cultivateurs.

Enfin, je vous recommande de donner la plus grande publicité possible a l'instruction dont il s'agit.

Recevez, Messieurs, l'assurance de ma considération très-distinguée .

Pour M. le Préfet en congé,
Le Conseiller de Préfecture délégué,
Le Chev. DE SUSLEAU DE MALROY.


MINISTÈRE DE L'AGRICULTURE ET DU COMMERCE.

Instruction sur les meilleurs procédés à employer pour la conservation des blés qui viennent d'être coupés.

A l'approche de l'époque des moissons, et pour le cas où elles devraient être faites par un temps pluvieux, il a paru utile de rappeler aux cultivateurs les procédés les plus généralement usités pour assurer la conservation des grains nouvellement coupés , soit avant , soit après la mise en gerbes.

Il convient de signaler d'abord celui que M. Mathieu de Dombasle indique dans le Calendrier du Bon Cultivateur, page 230 :
« Dans les étés excessivement pluvieux qui se sont succédés de 1828 à 1831, je me suis très-bien trouvé de l'adoption d'une méthode usitée dans quelques cantons de la Normandie, et qui consiste à mettre le blé, après le faucillage, en meulons ou moyettes, et j'ai reconnu que, dans toutes les circonstances, le grain y acquiert une qualité supérieure a celle du blé qui a été traité autrement. J'ai continué, depuis cette époque, à faire mettre en meulons presque tous mes blés. Cette méthode convient également à l'orge, et je ne pense pas qu'il existe aucun moyen aussi assuré de sauver cette récolte de toute avarie dans les saisons pluvieuses. Ces meulons se font de la manière suivante :
On place sur un endroit sec et élevé des champs une javelle que l'on replie sur elle-même vers le milieu de la longueur de la paille, en sorte que les épis ne posent pas à terre, mais viennent s'appuyer sur l'extrémité opposée de la javelle. Un homme, auquel cinq ou six femmes apportent successivement les javelles, construit le meulon en les plaçant circulairement autour de la javelle repliée, tous les épis dirigés au centre et reposant sur cette javelle, en sorte que le meulon a pour diamètre deux fois la longueur des tiges du froment (1). Sur le premier rang des javelles, il en pose un second placé de même, et continue ainsi en maintenant d'aplomb les parois circulaires du meulon, jusqu'à ce que celui-ci soit parvenu à la hauteur d'environ un mètre. Tous les épis étant réunis au centre, ce point se trouve plus élevé que le pourtour, circonstance fort essentielle, parce que tous les brins de paille ayant ainsi une pente vers le dehors du meulon , l'eau qui pourrait s'y insinuer tend toujours à s'écouler au dehors. Lorsque le meulon est arrivé à cette hauteur, on continue à l'élever de même, mais en croisant toujours un peu plus les épis au centre, ce qui diminue graduellement le diamètre du meulon. Lorsque celui-ci est arrivé à la hauteur de 1 mètre 65 centimètres environ, le centre se trouve fortement bombé et en forme de cône ; on le couvre alors d'une gerbe liée près de son extrémité inférieure, en la renversant sur le sommet du cône, et l'on arrange avec soin les épis tout autour, afin que toute la surface du cône soit également couverte. Lorsque les grains ne contiennent pas beaucoup d'herbes vertes, et qu'ils ne sont pas mouillés au moment où on les faucille, on peut les mettre en meulons immédiatement après qu'ils ont été coupés, quoique la coupe ait été faite avant une complète maturité, comme je l'ai dit tout à l'heure. Dans le cas contraire, il faut attendre qu'ils soient passablement ressuyés ou que l'herbe soit du moins amortie ; mais on peut toujours mettre le grain en meulons beaucoup avant l'instant où il serait possible de le serrer dans les granges, ou mime de le lier en gerbes. Une fois qu'il est en meulons, il pent y rester huit ou quinze jours, ou même davantage, jusqu'à ce que le temps et les autres travaux permettent de s'occuper de le rentrer ; il n'y souffre d'aucuoe intempérie, la maturité du grain s'achève très-bien, et celui-ci prend une très-belle qualité. »

(l) A Roville, on employait aussi pour la confection du meulon, suivant ce que rapporte M. Antoine, dans la Maison rustique du XIXème siècle, la méthode suivante :
Après avoir aplani grossièrement le sol en le foulant aux pieds, on dépose triangulairement trois javelles disposées de manière que les épis ne touchent pas le sol. Sur cette première base on place circulairement un rang de javelles, les épis convergents vers le centre et se touchant en ce point. On continue à disposer pareillement plusieurs lits successifs, jusqu'à ce qu'on soit arrivé à une hauteur de l mètre 33 centimètres environ. Alors les couches de grain se placent de manière que les épis se croisent au centre, ce qui ne tarde pas à élever ce point au-dessus de tous les autres. La paille prend une inclinaison de haut en bas comme un toit, disposition qui facilite l'écoulement des eaux pluviales.

M. Crépet , propriétaire du département de la Seine-Inférieure , a rappelé dernièrement un procédé constamment employé, depuis 1816, par la plupart des cultivateurs de ce département et de celui de l'Eure , dans le même but et qu'il décrit ainsi :
« Aussitôt que le blé est coupé, prendre, en plusieurs brassées, une quantité de tiges équivalentes à 3 ou 4 gerbes, les mettre debout, en former un faisceau qu'on aura soin de lier à 20 ou 25 centimètres audessous de l'épi , à l'aide de quelques brins de paille ; ouvrir ensuite ce faisceau par le bas , de manière à lui donner du pied et à faciliter à l'intérieur la circulation de l'air ; enfin, le couvrir d'un chapeau formé d'une brassée de tiges liées par le bas , qu'on appliquera sur le faisceau après l'avoir ouvert, l'épi renversé vers la terre.
A l’aide de de ce procédé, qui a de l'analogie avec ce qui se pratique pour le chanvre, la pluie glissera le long des tiges sans pénétrer dans le faisceau, et alors même qu'elle se prolongerait il suffira qu'elle soit suivie d'un jour de beau temps pour qu'il soit possible de lier le blé et de le transporter dans les granges.
Ce moyen, ajoute M. Crepet, ne nécessite pas beaucoup plus de main-d'œuvre que le javelage, dans le cas même où un temps favorable aurait permis de s'en dispenser, et il peut en coûter moins si un temps contraire mettait les cultivateurs dans l'obligation de tourner et retourner les javelles : il a d'ailleurs l'avantage d'atteindre certainement le but, même en dépit d'une pluie de plusieurs semaines, tandis que les javelles, quoique tournées et retournées , après huit jours seulement de temps humide, n'offrent plus que du grain et de la paille avariés ; enfin il a été reconnu que le blé ainsi disposé profite encore après avoir été coupé, et dans une proportion plus remarquable que celui resté en javelles. Dans les deux départements cités plus haut, ou s'est si bien trouvé de ce nouvel usage qu'on l'a étendu à la récolte des seigles et des avoines mêmes, et qu'on le pratique alors que l'état de l'atmosphère inspire le plus de sécurité (1). »

Enfin M. de Dombasle, dans son Calendrier du Bon Cultivateur, indique encore, mais pour les céréales après leur mise en gerbes, un autre moyen de conservation qui lui paraît offrir des avantages :
« Lorsqu'on ne peut, dit-il, charrier immédiatement les gerbes liées, le moyen le plus efficace de les préserver du mauvais temps consiste à les disposer en croix, que l'on construit de la manière suivante. On place sur une partie élevée du billon deux gerbes opposées l'une à l'autre et disposées en ligne droite, de manière que les épis de l'une des deux couvrent ceux de l'autre. Un place ensuite deux autres gerbes disposées de mime, mais formant un angle droit ou une croix sur le milieu des premières : ces quatre gerbes ont ainsi leurs épis réunis au centre de la croix. On place ensuite deux autres gerbes couchées verticalement au-dessus des deux premières, puis deux autres au-dessus des deux gerbes qui forment l'autre branche de la croix. On ajoute un troisième rang de quatre gerbes disposées de même, de manière que la croix se compose de douze gerbes superposées, trois par trois, les unes aux autres, et dont tous les épis sont réunis au centre, qui se trouve un peu plus élevé, de manière que les quatre gerbes du rang supérieur ont une légère inclinaison du centre vers le dehors. On surmonte le tout d'une treizième gerbe que l'on renverse sur le centre de la croix, les épis tournés vers le bas, et arrangés symétriquement des quatre côtés. Si ces croix sont construites avec soin, les gerbes peuvent y supporter des pluies même assez prolongées, sans éprouver aucun dommage. »

(1) Cette méthode avait déjà été signalée à la Société royale et centrale d' agriculture, en 1845, par M. Mary, ingénieur en chef, professeur à l'École centrale des arts et manufactures, et décrite dans le Bulletin de ses séances, tome V, n° 2, page 285.
Elle est rapportée également et citée avec éloge, par M. le comte de Gasparin, dans son Cours d'agriculture, tome III, page 585.

Collationné par nous, Conseiller de Préfecture désigné,
BLAISE.

Document publié le 01-01-2004

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