UFC Que Choisir de Nancy et environs

1882 - Le développement de l'enseignement

MINISTÈRE DE L’ INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES CULTES .

Paris, le 25 janvier 1882.

Monsieur le Préfet,

Il s'est produit depuis quelques années, sur tous les points de la France, un mouvement considérable autant que fécond en faveur de l'instruction populaire : de tous côtés, des écoles nouvelles se sont fondées, les anciennes écoles se sont agrandies, et, comme conséquence, le nombre des maîtres s'est accru dans une notable proportion.

En établissant la gratuité absolue à tous les degrés de l'enseignement primaire et en réduisant à quatre centimes la charge des communes dans les dépenses scolaires, les lois du 16 juin et du 39 juillet 1881 ont eu pour effet d'imprimer une impulsion nouvelle à ce mouvement, qui ne peut manquer d'aller encore en grandissant jusqu'au jour prochain oit le grand service de l'instruction primaire sera pourvu de tous ses organes. J'ajoute qu'en se départissant des conditions rigoureuses que, pour des raisons d'ordre financier, elle avait cru devoir mettre, jusqu'à ces temps derniers, à la création d'emplois d'adjoints et d'adjointes, l'Administration a contribué dans une large mesure à provoquer les demandes qui lui arrivent de toutes parts.

Il faut se réjouir de cette salutaire agitation, née des besoins de notre société démocratique, encouragée par l'opinion publique et favorisée par les libéralités des Chambres. Mais plus ce courant devient puissant, plus il est de notre devoir, Monsieur le Préfet, de le diriger et de le régler, afin de ne rien fonder que de solide et d'utile, afin de ne point dépenser au hasard les ressources que le Parlement met si généreusement à notre disposition, et aussi afin de ne pas compromettre par la multiplicité de ses rouages une organisation qui peut être complète sans cesser d'être simple. Nous devons nous empresser de donner satisfaction à tous les besoins légitimes ; mais l'intérêt des finances de l' Etat, engagées plus que jamais dans les dépenses de l'instruction primaire, comme aussi l'intérêt bien entendu de l'enseignement lui-même, nous commandent d'être en garde contre les entraînements irréfléchis des municipalités et contre notre propre désir de répondre à leur empressement.

Or l'examen des demandes de création d'écoles ou de création d'emplois qui affluent à mon Ministère m'a amené à constater plus d'une fois que ces demandes ne répondaient pas toujours à un besoin indiscutable et à un sentiment exact des véritables nécessités scolaires. Il m'a paru surtout que certaines de ces questions n'avaient pas toujours fait l'objet d'une étude suffisamment attentive, ou tout au moins que, si cette étude avait été faite consciencieusement, les dossiers soumis à mon appréciation ne renfermaient pas tous les éléments qui me sont nécessaires pour donner ou refuser mon approbation en toute connaissance de cause.

Il semblerait, à voir la facilité que l'on apporte à demander et la parcimonie avec laquelle on mesure les informations, que plus l'Administration se montre libérale, moins on doive prendre souci de motiver ses demandes et de la renseigner exactement. Souffrir que de tels errements s'établissent au milieu de nous, ce serait, Monsieur le Préfet, faire revivre et accréditer cette détestable maxime que l'Etat c'est l'ennemi, auquel on peut, impunément et sans compter, imposer toutes les exigences et, au besoin, tous les caprices.

Je vous demande de réagir énergiquement contre cette tendance, et, pour vous y aider, je crois devoir vous tracer les règles qu'il est indispensable de suivre, toutes les fois qu'il s'agit de créer une école ou un emploi.

Je tiens par-dessus tout à simplifier le plus possible ces règles et à ne vous demander désormais comme documents justificatifs que ceux qui me sont absolument nécessaires pour éclairer ma décision ; mais, plus ces règles seront simples, plus vous devrez veiller à ce qu'elles soient fidèlement observées.

Création d'écoles et d'emplois. - L'instruction ministérielle du 9 août 1870 avait entouré de précautions multipliées à l'infini les demandes de création d'écoles ou d'emplois : les dossiers de ces sortes d'affaires devaient comprendre jusqu'à dix-sept pièces. La loi sur la gratuité de l'enseignement nous permet heureusement de réduire le nombre de ces documents, dont la production, justifiée par les nécessités de l'époque, ne serait plus aujourd'hui qu'une entrave inutile à la prompte expédition des affaires. Les communes, exonérées de toute dépense scolaire, quand elles ont versé leur part contributive, fixée à quatre centimes par la loi du 1er juin 1881 et la loi de finances du 29 juillet suivant, ne sont plus tenues désormais à justifier de leur situation financière. Vous n'aurez donc plus à leur demander de produire ni l'état de celle situation établie par le percepteur, ni la copie certifiée de leur budget pour l'exercice courant, ni le compte de gestion municipale, ni le décompte des dépenses scolaires, ni l' état des traitements des maîtres qu'elles emploient, ni même la liste nominative, presque toujours fictive, des enfants appelés à fréquenter l'école ou la classe dont la création est demandée. Sur ce dernier point, je me borne à rappeler que les règlements scolaires ont fixé les conditions d' âge que doivent remplir les élèves pour être admis dans les écoles primaires et les écoles maternelles : c'est à l'inspecteur primaire, qui certifie exact l'état dont je parlerai tout à l'heure, à s'entourer de tous les renseignements dont il a besoin pour dégager sa responsabilité.
Mais vous voudrez bien vous attacher à ce que les dossiers que vous m'adresserez à l'avenir soient invariablement composés comme suit:

I. - La délibération motivée du conseil municipal sur le projet de création. Cette délibération sera accompagnée : 1° d'un plan topographique de la commune, dans les cas où il s'agit de créer une école dans une section ou dans un hameau ; 2° dans tous les cas, d'un plan complet ou partiel, orienté et coté, de la maison d'école existante ou en voie de construction ;

II. - Un état conforme à l'un des modèles annexés à la présente instruction, et faisant connaître, avec divers renseignements statistiques, l'organisation scolaire de la commune ;

III. - Un rapport de l'inspecteur d'académie ;

IV. - La délibération du conseil départemental ;

V - Votre propre avis.

Ces différentes pièces seront renfermées sous un bordereau d'envoi, dont je vous adresse égaiement le modèle.

Il n'est pas inutile d'entrer dans quelques détails pour faire ressortir l'utilité et l'importance de chacun de ces documents.

I. - La délibération du conseil municipal étant la pièce initiale de l'affaire, ce document doit être suffisamment motivé pour servir utilement de point de départ au reste de l'instruction. Vous inviterez en conséquence les conseils municipaux à vouloir bien consigner dans leurs délibérations les principales raisons qui militent en faveur du projet qu'ils présentent, et vous insisterez particulièrement pour que ces délibérations soient toujours accompagnées d'un plan, orienté et coté, de la maison d'école, et, suivant les cas, d'un plan topographique, exact et clair, de la commune.

S'il s'agit de créer une école dans un hameau, ce dernier plan est indispensable pour que le conseil départemental et vous-même puissiez vous rendre compte de la nécessité de la création demandée, et apprécier en même temps la convenance de l'emplacement choisi. Il devra comprendre l'indication des différents hameaux dont la commune se compose, la population de chacun d'eux, la distance qui les sépare du chef-lieu, les routes qui les relient entre eux et avec l'agglomération centrale où se trouve l'école principale. Si l'école à fonder dans un hameau est destinée à desservir plusieurs agglomérations appartenant à des communes différentes, le plan devra comprendre en outre les portions de territoire des communes appelées à profiter de la même école. Une légende très-sommaire, portée sur ce plan et renfermant les indications que le dessin ne peut fournir, complétera utilement ces divers renseignements.
Le plan de la maison d'école est non moins nécessaire, soit qu'il s'agisse d'une école à ouvrir, soit qu'il s'agisse d'un emploi d'adjoint à créer.

Dans le premier cas, vous avez besoin de savoir, et j'ai besoin de savoir moi-même dans quelles conditions les élèves et leur maître seront placés, et je suis résolu à ne donner mon adhésion au projet qu'autant que ces conditions seront satisfaisantes et garantiront le succès de l'école. Il est arrivé trop souvent, en effet, que, dans leur hâte d'ouvrir un nouvel établissement scolaire, les municipalités n'ont pris aucune des précautions les plus élémentaires pour assurer son existence ; qu'on s'est installé dans n'importe quel local, avec n'importe quel mobilier, parfois dans une salle de mairie, d'autres fois dans une maison qu'on a louée sans se préoccuper de sa convenance, d'autres fois même dans une maison prêtée, en possession de laquelle le propriétaire demandait à rentrer avant qu'on eût pu pourvoir à une autre installation. On a cru, en un mot, et c'est un grand tort, qu'il suffisait, en quelque sorte, de mettre un écriteau sur une maison pour en faire une école. C'était le plus souvent un provisoire ; mais qui ne sait combien longtemps le provisoire dure souvent ! Aussi cette école sur laquelle on fondait les plus belles espérances n'a point réussi : elle végète ou se meurt. Au surplus, l' Etat, qui prend aujourd'hui à sa charge la plus grande partie et parfois la totalité de la dépense résultant de ces créations, a le droit et le devoir de s'enquérir de l'usage qui sera fait de ses libéralités et des fruits qu'elles porteront.

Dans le second cas, il faut que nous sachions non-seulement si l'emploi à créer répond à un véritable besoin, mais encore si la classe nouvelle est suffisamment spacieuse et saine pour recevoir les élèves qu'on entend y placer, et si le maître qui doit la diriger aura un logement personnel convenable.
Il n'est pas rare, en effet, qu'un conseil municipal demande aujourd'hui la création d' un emploi d'adjoint ou d'adjointe, alors que le nombre des élèves ne justifie pas cette création, mais pour cette seule raison que la salle d'école ne peut recevoir les cinquante et quelques enfants dont l'école se compose, et qu'il en coûterait quelque argent à la commune pour agrandir cette salle. On trouve plus commode de demander un adjoint, dont le traitement sera payé sur les fonds de la subvention, que de se mettre en frais pour donner aux locaux scolaires une installation convenable ; on découvre alors dans la maison commune une petite pièce obscure, mal aérée, un réduit parfois. que l'on décore du nom de classe et où l'on entasse de malheureux enfants sous la direction d'un maître non moins malheureux ; ou bien - ce qui ne vaut pas mieux au point de vue pédagogique et ce que vous ne sauriez accepter davantage - on prétend installer dans la même salle deux maîtres, qui se gêneront mutuellement dans leur enseignement, ou qui seront trop facilement tentés de se suppléer dans l'accomplissement de la tâche commune.

D'autres fois, c'est le logement de l'adjoint dont on ne prend aucun souci.
Assurément, nous ne pouvons pas exiger que les communes offrent partout, et pour les classes et pour le logement des maîtres, des installations confortables ; mais il y a un minimum de convenances scolaires et de conditions hygiéniques au-dessous duquel il n'est pas possible de descendre, et c'est ce minimum que nous devons chercher et trouver dans le plan coté et orienté de la maison d'école. Toutes les fois qu'il ne l'y rencontrera pas, le conseil départemental devra refuser son avis favorable. Quant à moi, gardien des deniers publics et de la bonne organisation scolaire, je suis fermement décidé, le cas échéant, à ne point donner mon approbation à de tels projets.

Il serait entendu, d'ailleurs, que, s'il s'agissait de créer un emploi d'adjoint dans une de ces grandes écoles comme en possèdent certaines villes, vous n'auriez pas à exiger le plan complet des locaux scolaires : un plan partiel, celui de l'étage où doit se trouver la classe à ouvrir, serait suffisant.

II. - L'état destiné à faire connaître la situation d'une commune au point de vue de son organisation scolaire achèvera d'éclairer la question. Il permettra d'apprécier, d'une part, si la création demandée est utile, et, d'autre part, si la combinaison proposée est la meilleure. Il peut arriver, en effet, qu'en étudiant de près l'organisation scolaire d'une commune, on découvre un moyen plus pratique et moins onéreux de donner satisfaction aux besoins constatés. Autant c'est une mauvaise chose, au point de vue pédagogique, d'accroître indéfiniment le nombre des classes et des maîtres dans une même école, autant il faut prendre garde de créer des écoles ou des classes qui ne recevraient pas un nombre suffisant d'élèves : dans le premier cas, l'encombrement rend la direction difficile et compromet parfois les résultats de l'enseignement ; dans le second, la rareté des élèves empêche de mettre dans l'école l'émulation et la vie qui sont la source de tout progrès. Ce sont deux écueils également dangereux, que l'examen attentif de l'état dont je parle permettra d'éviter.

Cet examen servira encore à s'assurer qu'on ne créera point une classe et un emploi d'adjoint dans une école, alors que, dans l'école voisine ou les écoles voisines, il y a un nombre suffisant de places disponibles. Il permettra enfin de reconnaître si, dans certaines communes, au lieu de créer deux emplois d'adjoint et d'adjointe dans les écoles spéciales, il ne suffirait pas, ce qui est souvent infiniment préférable, d'organiser une petite école maternelle ou une classe enfantine.

Il ne m'échappe pas que l'état dont je m'occupe n'aura pas la même valeur dans tous les cas, et que, concluant quand il s'agit d'une commune rurale, il sera moins probant et plus difficile à établir quand il s'agira d'une ville ou d'une commune importante. Dans ce dernier cas, il suffira qu'il présente le tableau de l'organisation scolaire du quartier dans lequel l'école ou l'emploi doit être créé. C'est assez, d'ailleurs, qu'il soit utile dans la généralité des cas pour que vous en exigiez toujours la production. Cet état sera établi par l'inspecteur primaire : nul, en effet, n'est mieux en situation que ce fonctionnaire pour connaître les diverses situations scolaires, pour les étudier de près et donner un avis compétent.

III. - Quant au rapport de l'inspecteur d'académie, je n'hésite pas à dire que, de toutes les pièces du dossier, c'est ce document qui doit avoir à vos yeux et aux miens l'importance la plus décisive. C'est dans ce rapport que je chercherai et que je souhaite trouver la discussion de ces questions, toujours délicates et complexes, de création d'écoles ou d'emplois, l'exposé des arguments qui militent pour ou contre ces sortes de projets, l'analyse concluante des motifs tirés de la délibération du conseil municipal, de l'étude du plan de la commune et du plan de l'école, de l'état de la situation scolaire, de tous les renseignements enfin que ce chef de service a par devers lui ou qu'il est en mesure de se procurer.

Ce rapport sera substantiel, fortement motivé et disposé dans un ordre méthodique. MM. les inspecteurs d'académie ne devront plus se contenter de vous adresser, ainsi que j'ai eu le regret de le constater trop souvent, un avis succinct, une sorte de consultation banale sur tous les projets qui passent par leurs bureaux ; ils se contenteront moins encore de vous transmettre, comme cela arrive fréquemment, le rapport de leur subordonné, l'inspecteur primaire, avec une approbation pure et simple. Cette dernière pratique peut être commode, mais elle ne saurait être admise, pour plus d'une raison : d'abord, si le rapport de l'inspecteur primaire suit le dossier, que reste-t-il dans les bureaux de l'inspecteur d'académie ! et si ce rapport contient des réserves, formule des conditions, comment ce chef de service en retrouvera-t-il la trace quand il faudra exiger l'exécution de ces conditions, l'accomplissement des engagements pris ? D' autre part, c'est l'inspecteur d'académie qui, le plus souvent, est le promoteur de ces sortes de créations : il en devient ainsi, devant le conseil départemental et devant l'administration supérieure, l'éditeur responsable : ne faut-il pas, dès lors, pour couvrir sa propre responsabilité, qu'il ait dans ses archives la minute du rapport qui a déterminé la décision prise ?

IV - Le plus souvent, les extraits des délibérations des conseils départementaux sont d'un laconisme qui ne se concilie pas toujours avec l'importance de la question et du débat auquel elle a donné lieu. Assurément, je ne voudrais pas demander au secrétaire du conseil de reproduire, dans tous les cas, les développements qu'a pu prendre la discussion ; mais il peut se présenter telle affaire où j'aie intérêt à connaître les principales considérations qui ont déterminé l'assemblée, les objections qui ont pu être faites, les réserves qui ont été jugées utiles, et, parfois, le nombre des membres qui se sont prononcés pour ou contre le projet.

V. - L'instruction ayant été ainsi conduite, il est clair que votre avis personnel ne saurait être que sommaire dans la plupart des cas. Cependant cet avis devrait être motivé, si le projet avait rencontré une certaine opposition, soit dans le conseil municipal, soit dans le conseil départemental, et surtout si sous n'aviez pas partagé le sentiment de la majorité ; à l'occasion, il devra faire en outre mention des considérations d'ordre administratif qui peuvent vous faire souhaiter l'adoption ou le rejet du projet.

Après ce qui précède, j'ai à peine besoin d'ajouter que chaque affaire doit faire l'objet d'une étude particulière et d'un dossier spécial. Je refuserais, à priori, mon approbation à toute demande collective de créations d'emplois ou d'écoles qui me serait adressée.

Ecoles maternelles et écoles enfantines. - En assimilant aux écoles ordinaires les écoles maternelles et les écoles enfantines, la loi du 16 juin 1881 a soulevé plusieurs questions sur lesquelles quelques-uns de vos collègues ont cru devoir me consulter, et qu'il est utile, en effet, de résoudre, pour assurer l'exacte application de la loi nouvelle.

Les écoles maternelles sont connues : il serait superflu d'insister sur leur caractère et sur leur organisation, aujourd'hui réglée par le décret du 2 août dernier. Mais, en vertu de l'article 7 de la loi du 16 juin, elles ne peuvent donner lieu à une dépense dans laquelle l'Etat n'intervient qu'autant qu'elles ont été créées conformément à l'article 2 de la loi du 10 avril 1867. Point de difficultés en ce qui concerne les écoles maternelles à fonder : il suffira de suivre les règles tracées plus haut pour la création d'écoles primaires élémentaires.

Mais on s'est demandé, d'une part, si les écoles maternelles qui existent actuellement doivent recevoir une consécration nouvelle, une sorte d'investiture conforme aux prescriptions de la loi du 16 juin, et, d'autre part, quelles sont celles qui doivent être jugées dignes de cette consécration légale.

Sur le premier point, la réponse ne saurait être douteuse : jusqu'à la promulgation de la loi de 1881, c'était assez pour qu'une salle d'asile fût légalement ouverte, que l'inspecteur d'académie eût reconnu qu'elle réunissait les conditions de « salubrité prescrites » (décret du 21 mars 1855 , art. 5). Cette garantie pouvait suffire alors que l'entretien des salles d'asile constituait une dépense purement communale. Elle n'a plus paru suffisante aux auteurs de la loi de juin, qui a mis cette dépense à la charge de l'Etat dans la presque totalité des cas. Il faut désormais la sanction du conseil départemental et l'approbation ministérielle. Il est donc nécessaire que vous fassiez procéder à une enquête sur toutes les salles d'asile ou écoles maternelles de votre département, que vous formiez pour chacune d'elles un dossier conforme à celui qui est prescrit pour les créations nouvelles, et que toutes les questions d'installation, de salubrité, de direction, soient étudiées par espèce, afin que le conseil départemental et mon administration soient en mesure de prendre une décision éclairée.

Vous remarquerez, en outre, et le conseil départemental ne perdra pas de vue que l'école maternelle, telle que nous la concevons aujourd'hui, ne ressemble plus à la salle d'asile d'autrefois, à cette sorte de refuge où l'on se contentait de garder les enfants et de les occuper machinalement. L'école maternelle a sa place, et une place considérable, parmi les établissements scolaires ; c'est une véritable maison d'éducation, dont il importe d'entourer la création d'autant plus de garanties que les enfants qu'elle reçoit sont plus jeunes, et leur esprit plus accessible aux bonnes ou aux mauvaises directions.

Sur le second point, une loi dira bientôt, je l'espère, quelles sont les communes où la tenue d'une école maternelle doit être obligatoire, et quelles sont celles où leur entretien constituera une dépense facultative. En attendant, j'estime qu'il faut incliner à penser que, dans la très-grande majorité des cas, les salles d'asile actuellement existantes répondent à un besoin réel. Toutefois, selon ce qui vient d'être dit, le conseil départemental voudra, avant de leur conférer un titre officiel, s'assurer qu'elles remplissent bien les conditions d'installation et de direction reconnues désormais indispensables, et il se refusera sans hésitation à consacrer l'existence de celles qui ne seraient, en réalité, que des garderies, créées pour répondre à des besoins douteux, ou pour assurer le recrutement de telle ou telle école, et qui, n'ayant d'écoles maternelles que le nom, ne mériteraient ni d'être encouragées par lui, ni d'être entretenues par l'État. Dans ce cas, la salle d'asile perdra le caractère d'établissement primaire public, auquel elle n'a pas de titres sérieux, et elle ne pourra subsister, s'il y a lieu, que comme établissement privé, en se soumettant aux règlements qui régissent l'ouverture et le fonctionnement des écoles libres.

J'insiste encore sur ce point que c'est par des décisions d'espèce, et non par des décisions d'ensemble, que le conseil départemental devra procéder.

Les écoles enfantines sont moins connues et leur organisation n'a pas encore été l'objet d'une réglementation spéciale : il ne sera donc pas superflu de vous donner à ce sujet des instructions sommaires, qui, d'ailleurs, m'ont été demandées par plusieurs de vos collègues.

Il y a deux sortes d'écoles enfantines : les unes, en petit nombre, sont établies dans les villes importantes et forment la transition entre l'école maternelle et l'école primaire ; les autres, plus répandues, tiennent lieu, dans les communes rurales, d'écoles maternelles et préparent les jeunes enfants à suivre les écoles spéciales de filles ou de garçons.

Les écoles enfantines des villes sont les véritables écoles intermédiaires : ce sont d'ordinaire des établissements spéciaux, indépendants des autres établissements scolaires, ayant leur existence propre et recevant simultanément, ou séparément, les enfants des deux sexes, soit qu'ils viennent de leurs familles, soit qu'ils sortent de l'école maternelle. Ces écoles doivent être dirigées par des femmes, pourvues au moins du certificat d'aptitude à la direction des écoles maternelles, et, s'il est possible, du brevet élémentaire. L'enseignement y doit être la continuation de celui de l'école maternelle et le commencement de celui qui est donné à l'école primaire ; de même, la méthode à suivre est celle des salles d'asile, pour les plus jeunes enfants, unie à celle du cours élémentaire des écoles primaires pour les élèves les plus âgés. Un règlement fixera bientôt sans doute et le programme de cet enseignement et les conditions d'âge que doivent remplir les élèves qui demandent à être reçus dans ces écoles. Toutefois, et sans préjuger à cet égard les décisions du Conseil supérieur, on peut dire, d'une façon générale, que l'âge régulier de la fréquentation des écoles enfantines est de six à huit ans. Il est à présumer, d'ailleurs, que le soin de fixer définitivement ces limites sera laissé aux conseils départementaux, meilleurs juges que toute autre autorité des convenances locales et des moyens de leur donner satisfaction.

Quant à l'organisation matérielle des écoles enfantines, c'est là encore une question qui n'est point réglée ; mais la nature même de ces écoles indique assez clairement comment elle sera résolue. Placées entre l'école maternelle et l'école primaire, elles doivent réunir les conditions d'installation recommandées pour la division supérieure de l'une et pour la division inférieure de l'autre. Au surplus, la règle à suivre en cela, comme dans toute question d'installation scolaire, est tracée, par le bon sens et par le sentiment exact des besoins de l'enfance : que les écoles soient absolument saines, c'est le premier point a obtenir ; qu'elles soient gaies ensuite, et, s'il se peut, confortables, afin que les enfants y fassent un facile apprentissage de la vie d'écolier, c'est le second but à atteindre ; et quand une école, de quelque nature qu'elle soit, remplira ces conditions, le conseil départemental peut en toute assurance en décider la création : mon approbation ne fera pas défaut.

L'école enfantine ou intermédiaire, telle que je viens d'essayer de la décrire, a sa place marquée dans une organisation scolaire habilement hiérarchisée, et, partout ou elle peut se fonder, il convient d'en encourager
la création. Malheureusement, elle ne peut se rencontrer que dans les villes riches et populeuses où il existe une ou plusieurs écoles maternelles, et l'on ne saurait en recommander ailleurs l'établissement. Mais il est une autre sorte d'école enfantine qui peut être organisée, très-utilement et à peu de frais, dans la plupart des communes rurales de quelque importance, et dont il est plus nécessaire encore de favoriser la création.

Cette classe enfantine, d'ordre moins élevé, est destinée à remplacer, en partie du moins, l'école maternelle, dans les localités où un établissement de ce genre ne serait en rapport ni avec le chiffre de la population ni avec l'importance des ressources communales. On commence à se rendre compte des très-grands services que ces sortes de classes peuvent rendre, et leur nombre s'accroît rapidement. On en fait d'ordinaire, et avec raison, une annexe de l'école primaire, de préférence de l'école des filles. On y réunit les enfants des deux sexes dont il importe de s'occuper de bonne heure, tant dans l'intérêt de leurs familles que dans l'intérêt de leur propre éducation, mais dont la présence à l'école ordinaire serait une cause d'embarras pour les maîtres et une source d'ennui sans profit pour eux-mêmes. Dans une classe enfantine, les enfants sont placés sous la direction d'une institutrice pourvue nécessairement d'un titre de capacité ( certificat d'aptitude à la direction des écoles maternelles ou brevet élémentaire). Si des nécessités locales ont fait annexer l'école enfantine à l'école de garçons, cette institutrice doit être la femme, la fille ou la parente à un degré rapproché de l'instituteur. Si, ce qui est préférable, elle a été annexée à l'école de filles, la directrice peut être une adjointe de cette école. Pour installer une pareille classe, il suffit d'une salle assez spacieuse, d'un préau séparé et sain, d'un mobilier scolaire et d'un matériel d'enseignement en rapport avec l'âge des enfants. L'organisation de ces petites écoles offre cet avantage considérable d'entraîner une dépense d'installation facile à supporter, de dégager les écoles spéciales, et de rendre le plus souvent inutile la création d'emplois d'adjoints ou d'adjointes. A ces divers titres, elles se recommandent tout particulièrement à votre sympathie et à celle du conseil départemental.

Quant à l'âge des enfants à admettre dans ces petites classes, c'est encore au conseil départemental à en décider. Il faut remarquer toutefois que, n'ayant pas l'organisation et l'installation des écoles maternelles ni celles des écoles intermédiaires, il serait dangereux d'y recevoir les enfants d'aussi bonne heure que dans les unes et de les y retenir aussi tard que dans les autres : quatre ans, au minimum, et sept ans ou exceptionnellement huit ans, au maximum, telles sont les limites qui semblent pouvoir être adoptées.

Je ne saurais vous demander trop instamment, Monsieur le Préfet, d'encourager l'établissement, mais l'établissement dans de bonnes conditions d'hygiène et d'instruction, de ces différentes sortes d'écoles destinées aux
jeunes enfants. On fait largement aujourd'hui tout ce qui est nécessaire pour leurs aînés ; il faut absolument faire quelque chose pour ces enfants eux mêmes, le faire vite et le faire bien : tout l'avenir de l'enseignement primaire dépend, en grande partie, du développement que prendront et de la direction que recevront les écoles maternelles et enfantines de tout ordre. Je compte sur votre concours dévoué, d'abord pour en multiplier le nombre dans votre département, ensuite pour en assurer, de concert avec le conseil départemental, la bonne installation.

Ecoles primaires supérieures. - Il me reste, Monsieur le Préfet, à vous entretenir des écoles primaires supérieures. De ce côté encore il se produit, sur tous les points de la France, une généreuse émulation. Mais ici, plus qu'ailleurs peut-être, il faut se prémunir contre les entraînements d'un zèle louable. Une école primaire élémentaire peut, à la rigueur, et en attendant mieux, n'être que passable ; une école primaire supérieure doit être bonne à tous les égards. Quand donc une commune vous demandera de la doter d'un de ces établissements, vous ne perdrez pas de vue qu'il en doit résulter une dépense considérable pour l' Etat, et vous voudrez bien vous enquérir avec le plus grand soin de l'utilité de la création demandée de ses chances de succès, des conditions matérielles d'installation que l'on entend assurer aux classes et, s'il y a lieu, au pensionnat, de l'outillage que l'on compte mettre à la disposition des élèves et des maîtres, de la convenance, enfin, au point de vue des nécessités locales, de l'enseignement que l'on se propose d'y donner. Le dossier de chacune de ces créations sera constitué comme celui des écoles ordinaires, et le rapport de l'inspecteur d'académie devra comprendre les développements spéciaux que comporte ou plutôt qu'exige la matière.

Je ne saurais, d'ailleurs, vous tracer à cet égard une meilleure règle de conduite que celle qui est formulée dans le rapport que mon honorable prédécesseur a adressé à M. le Président de la République, à la date du 29 octobre 1881, et dans la circulaire du 6 novembre suivant. Vous avez reçu, en leur temps, ces deux documents ; je vous prie de vouloir bien vous y reporter, à l'occasion, ainsi qu'aux décrets et arrêtés des 2 et 3 janvier 1882 relatifs aux comités de patronage et aux bourses de l'enseignement primaire supérieur.

Telles sont, Monsieur le Préfet, les instructions que je crois devoir vous adresser et à la stricte observation desquelles je vous recommande instamment de veiller. Si toutes les affaires de création d'écoles et d'emplois que vous aurez à soumettre à mon examen sont instruites et traitées suivant les règles que je viens d'indiquer, leur prompte solution ne se fera pas attendre, et ce sera tout profit pour les communes qui demandent avec impatience le complément de leur organisation scolaire, pour l'instruction primaire, dont les besoins sont encore grands malgré tout ce qui a été fait, pour les finances publiques enfin, dont nous devons surveiller l'emploi avec une sollicitude d'autant plus attentive qu'elles sont mises plus libéralement à notre disposition.

Je vous prie de vouloir bien m'accuser réception de la présente circulaire, d'en placer un exemplaire sous les yeux du conseil départemental lors de sa plus prochaine réunion, et de la porter le plus promptement possible à la connaissance des municipalités de votre département.

Je vous en adresse d'ailleurs un nombre d'exemplaires suffisant pour que vous puissiez en faire remettre un à l'inspecteur d'académie et à chacun des inspecteurs primaires de votre département.

Quant aux divers modèles d'état relatif à la situation scolaire, je vous prie de les faire imprimer et de les mettre sans retard à la disposition des mêmes inspecteurs.

Recevez, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération très-distinguée.

Le Ministre de l'Institution publique et des Cultes,
Paul BERT.

Document publié le 01-01-2004

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