UFC Que Choisir de Nancy et environs

1884 - La prévention du choléra

Nancy, le 5 juillet 1884.

Messieurs,

L'apparition du choléra dans le midi de la France a déterminé l'Administration à prescrire les mesures qui paraissent nécessaires pour éviter l' extension de ce fléau et en atténuer, le cas échéant, la gravité.

Des instructions concernant les mesures générales à prendre en cas d'une épidémie cholérique ont déjà été rédigées en 1849, en 1853 et en 1873 ; mais, depuis cette époque, la science a fait des progrès, et il a paru préférable, au lieu de recourir aux instructions anciennes, d'en préparer de nouvelles en tenant compte des résultats de l'expérience.

M. le ministre du commerce a chargé le comité consultatif d'hygiène publique de France de la rédaction de ces nouvelles instructions.

Vous en trouverez ci-après une copie.

Ces instructions n'appellent aucun commentaire ; elles sont nettes et précises ; elles indiquent l'état actuel de la science et résument l'ensemble des prescriptions et des conseils que l' expérience autorise. J' appelle toutefois spécialement votre attention sur les dispositions concernant les mesures sanitaires applicables aux agglomérations d'individus.

Je ne doute pas, Messieurs, que les autorités locales ne soient, le cas échéant, à la hauteur de la mission qui leur est confiée.

J'ajoute que, jusqu'à présent, les faits ne sont pas de nature à motiver des appréhensions exagérées. En édictant les dispositions qui précèdent, le gouvernement de la République a voulu, comme c'était son devoir, parer à toutes les éventualités et prévoir tous les dangers possibles.

Vous voudrez bien, d'ailleurs, Messieurs, si des cas d'épidémie cholérique venaient à se produire dans vos communes, m'en donner immédiatement avis et me tenir exactement informé de la situation.

Recevez, Messieurs, l'assurance de ma considération très distinguée.

Pour le Préfet:
Le Secrétaire général, délégué,
GAUCKLER.


MINISTÈRE DU COMMERCE .

Instruction concernant les précautions à prendre en temps de choléra.

En temps de choléra, les règles hygiéniques recommandées habituellement doivent être rigoureusement observées.

C'est en prenant au début les précautions les plus rigoureuses qu'on peut empêcher les épidémies locales de devenir graves ou de s'étendre.

Ces mesures sont de deux ordres : elles ont trait à l'hygiène de chacun, ou bien elles concernent l'hygiène publique.

HYGIÈNE INDIVIDUELLE.

1° Précautions à prendre à l'état de santé. - Même dans les grandes épidémies, les personnes atteintes ne sont qu'une très rare exception, et la maladie guérit souvent. Ceux qui ont peur résistent moins que les autres ; il faut donc s'efforcer de conserver le calme de l'esprit.

Surveillance au point de vite des fatigues. - On évitera les fatigues exagérées, les excès de travail et de plaisir, les veilles prolongées, les bains froids et de trop longue durée, en un mot toutes les causes d'épuisement.

Des refroidissements. - Le refroidissement du corps, surtout pendant le sommeil par les fenêtres ouvertes, les vêtements trop légers le soir après une journée très chaude, l'ingestion de grandes quantités d'eau froide, sont particulièrement dangereux en temps de choléra.

Des eaux. - L'usage d'une eau de mauvaise qualité est une des causes les plus communes du choléra. L'eau des puits, des rivières, des petits cours d'eau, est souvent souillée par les infiltrations du sol, des latrines, des égouts, par les résidus de fabriques. Quand on n'est pas sûr de la bonne qualité de l'eau servant aux boissons ou à la cuisine, il est prudent d'en faire bouillir chaque jour plusieurs litres pour la consommation du lendemain, l'ébullition donnant une sécurité complète. On peut encore faire infuser dans l'eau bouillante une petite quantité de thé, de houblon, de centaurées, de plantes amères ou aromatiques et de boire ces infusions mélangées au vin.

La boisson suivante, qui a le très grand avantage d'étancher la soif sans qu'il soit nécessaire d'en boire de très grandes quantités, doit être recommandée:

Rhum 40 grammes
Peinture alcoolique de gentiane. 4 grammes ;
Eau fraîche 1 litre.

Nous devons aussi recommander la filtration au charbon.
Les eaux minérales naturelles dites "eaux de table " rendent dans ces cas de grands services.
Il doit être interdit aux boulangers de fabriquer le pain avec l'eau des puits placés dans les cours des maisons, lorsque le voisinage des fosses des latrines et des fumiers souille fréquemment cette eau.
Il faut même renoncer complètement à se servir de ces puits en temps de choléra.

Des fruits. - Il n'y a aucun inconvénient à faire un usage modéré des fruits bien mûrs et de bonne qualité ; on doit toujours les peler et, mieux encore, les manger cuits.

Des légumes. - Cette recommandation s'applique surtout aux légumes autant que possible il faut les faire cuire : les salades, les radis, les produits maraîchers, pourraient à la rigueur retenir quelques germes dangereux répandus à la surface du sol.

Des écarts de régime. - On doit éviter tout écart de régime et toute indigestion.

Des alcools. - Dans toutes les épidémies de choléra, ou a reconnu que les excès de boissons et l'intempérance favorisaient au plus haut point les attaques de la maladie. Certaines personnes croient se préserver du choléra en buvant une quantité inaccoutumée d'eau-de-vie et de liqueurs alcooliques : rien n'est plus dangereux ; l'abstention complète vaudrait encore mieux que le plus léger excès.

Des boissons glacées. - Les glaces et les boissons glacées prises rapidement en pleine digestion où le corps étant en sueur, peuvent déterminer en tout temps des indispositions ayant quelque ressemblance avec le choléra : il faut donc en faire un usage très réservé en temps d'épidémie.

2° Précautions à prendre en cas de maladie. - Influence d'un trouble digestif. - Le moindre trouble digestif peut être le prélude d'une attaque de choléra ; il ne faut jamais le négliger, et l'on doit appeler immédiatement le médecin. Une attaque peut être prévenue ou arrêtée par un traitement rapide.

Des personnes qui doivent donner des soins aux cholériques. - Les gardes des infirmiers ou de toutes personnes attachées au service des cholériques ne dépasseront pas douze heures. Ils auront double ration de vin et, pendant la nuit, du café. Tous les jours, après la visite du matin, le médecin se fera rendre compte de l'état de santé de ces infirmiers et prescrira, lorsqu'il y aura lieu, des repos et des suspensions de fonctions.

Transmission du choléra. - C'est le plus souvent par les matières de vomissement et les selles que le choléra se propage ; ces matières ne sont pas beaucoup moins dangereuses dans les attaques les plus légères que dans les cas les plus graves. Il faut donc les désinfecter et les faire disparaître le plus tôt possible de la chambre des malades.
On peut empoisonner toutes les latrines d'une maison en y jetant ces matières non désinfectées.

De la désinfection. - Les désinfectants recommandés sont en première ligne le sulfate de cuivre et, à son défaut, le chlorure de chaux et le chlorure de zinc. L'acide phénique et le sulfate de fer sont insuffisants.

Vases. - Il faut d'abord mêler à chaque selle ou à chaque litre de matières liquides :
Ou bien un grand verre de la solution suivante de couleur bleue :
Sulfate de cuivre du commerce ou couperose bleue 50 grammes.
Eau simple 1 litre.
Ou bien une petite tasse à café de chlorure de chaux en poudre (environ 80 grammes).
Ou bien du chlorure de zinc au centième.
Il est préférable de déposer par avance le désinfectant au fond du vase destiné à recevoir les déjections.

Linges. - Les linges de corps ou de literie souillés par les déjections doivent être plongés, avant de sortir de la chambre, dans un baquet contenant 20 litres d'eau auxquels on mêlera :
Ou bien 4 litres de la liqueur bleue ;
Ou bien deux tasses à café (150 à 200 grammes) de chlorure de chaux sec qu'on noue dans un sac en toile.
On les retirera du baquet, en les tordant, au bout d'une demi-heure d'immersion dans ce liquide, qu'il suffit de renouveler tous les jours. Mais il faut remettre le linge, humide encore, au blanchisseur, qui le rincera immédiatement dans l'eau bouillante avant de le soumettre à la lessive commune.

Vêtements. - Les pièces de vêtement susceptibles d'être lavées sont soumises au même traitement. Les pièces en drap et en tissus de laine seront envoyées, avec la literie, à l'étuve dont il sera parlé plus loin.
On peut toutefois les désinfecter au soufre, de la manière suivante :
On les suspend dans un cabinet vide dont toutes les ouvertures sont bien closes, on asperge le sol avec un peu d'eau, pour rendre l'air humide, et l'on y fait brûler 30 grammes de fleur de soufre par mètre cube de l'espace ; le soufre sera placé dans une terrine, reposant elle-même au fond d' une cuvette à demi remplie de sable humide ; on se retirera rapidement après avoir allumé le soufre ; le cabinet ne sera ouvert qu'au bout de vingtquatre heures.
Quand les vêtements sont profondément souillés et de peu de valeur, il est préférable de les brûler.

Planchers. - Les taches ou les souillures sur les planchers, les tapis, devront immédiatement être lavées à l'aide d'un chiffon, soit avec la solution bleue de couperose, soit avec un lait de chlorure de chaux obtenu en mêlant une cuillerée de chlorure sec à un litre d'eau. Le chiffon sera ensuite brûlé.

Literies. - Autant que possible, les literies occupées par les malades devront être garnies de larges feuilles de papier goudronné ou de journaux pour prévenir la souillure des matelas. Ces papiers seront détruits par
le feu.

Matelas. - Les matelas tachés ou souillés devront être humectés, à l'aide d'un chiffon ou d'un tampon d'ouate, avec la solution bleue étendue de cinq fois son volume d'eau, ou avec la solution de chlorure de chaux (une cuillerée à café de chlorure sec par litre d'eau).

Etuves. - Ces matelas pourront dès lors être enlevés sans danger par des voitures spéciales et désinfectés dans des étuves, soit par la vapeur, soit par l'air chauffé à + 110 degrés environ.
En l'absence d'appareils ou d'établissements aménagés à cet effet, les matelas devront être étalés sur des chaises dans une chambre close et exposés pendant vingt-quatre heures aux vapeurs résultant de la combustion de 30 grammes au moins de soufre par mètre cube du local (soit 1 kilogramme de soufre pour une chambre longue de 4 mètres, large de 3 mètres, haute de 3 mètres).

Cabinets d'aisance. - Deux fois par jour, dans les maisons où s'est produit un cas de choléra, on versera dans la cuvette des cabinets deux litres de la liqueur bleue, ou deux tasses à café de chlorure de chaux sec, délayé dans deux litres d'eau.

Tuyaux d'évier. - Une tasse à café de la liqueur bleue ou de chlorure de zinc liquide à 45 degrés devra être versée chaque soir dans les tuyaux d'évier, les plombs, les conduites des eaux ménagères.

Siphons. - Partout où il sera possible, on établira sur le trajet des tuyaux de chute des siphons ou tubes en plomb ou en grès recourbés en U, afin d'empêcher le reflux des gaz de l'égout dans l'intérieur des maisons.

Ordures ménagères. - Les ordures ménagères et les rebuts de cuisines devront être gardées dans une caisse bien fermée, à couvercle ; chaque jour, ou répandra à leur surface, soit un demi-verre de solution de couperose bleue, soit une ou deux cuillerées de chlorure de chaux en poudre. Ces débris seront descendus chaque soir dans une caisse métallique bien close, établie par le propriétaire dans la cour de chaque maison ; ou en saupoudrera la surface avec du chlorure de chaux avant la nuit. Chaque matin, cette caisse serait vidée dans les charrettes publiques par les soins des employés de la voirie, qui déposeraient une certaine quantité de chlorure de chaux au fond de la caisse vide pour la désinfecter.

HYGIÈNE PUBLIQUE.


Mesures contre les agglomérations d'individus. - En temps de choléra, il faut éviter toutes les grandes agglomérations d'hommes sur un même point ; ces réunions et ces foules deviennent facilement un foyer de propagation de l'épidémie ; les foires, les courses de chevaux, etc., doivent autant que possible être ajournées.

Contre les accumulations d'immondices. - L'accumulation des immondices, fumiers, résidus industriels en décomposition dans les cours et au voisinage immédiat des maisons, doit être sévèrement prohibée. Ces amas en décomposition ne seront toutefois remués et enlevés qu'après avoir été arrosés avec une des solutions désinfectantes citées plus haut. On arrosera avec le même liquide l'emplacement devenu libre.

Contre la stagnation dans les égouts. - Il faut plus que jamais empêcher la stagnation des matières dans les égouts, surtout au-dessous des bouches ouvrant sur la rue. Le lavage de ces bouches pourrait être fait avec un mélange désinfectant.

Contre les vidanges. - En temps d'épidémie de choléra, les opérations de vidange ne devraient être autorisées qu'à l'aide de tonneaux hermétiques, actionnés par la vapeur et brûlant les gaz sous les chaudières. Après chaque opération, le radier et les murs de la fosse doivent être désinfectés.
Il faut qu'en temps d'épidémie toutes les fosses fixes soient surveillées et désinfectées par les soins de l'administration.

De la déclaration obligatoire. - La déclaration immédiate à l'administration municipale de tout cas de choléra survenu dans la maison doit être obligatoire. Dans des circonstances aussi exceptionnelles, les maires doivent user des droits que l'article 3 du titre XI de la loi des 16-24 août 1790 et la loi du 5 avril 1884 leur confèrent en cas d'épidémies et de fléaux calamiteux.
Cette déclaration doit être faite à la mairie, avant l'expiration des vingt-quatre heures, par les soins et sous la responsabilité des personnes qui entourent le malade.

Du transport des cholériques. - Lorsqu'un cas survient dans un hôtel ou un logement garni, la déclaration doit être faite immédiatement au commissaire de police ou à la mairie. Les malades ne doivent pas séjourner, même vingt-quatre heures, dans cet hôtel ou garni ; ils seront transportés d'urgence soit dans un hôpital spécial, soit dans une maison de santé affectée exclusivement à cet usage d'après convention passée entre le gérant et l'autorité locale ; toutefois, les malades auront le droit de se faire transporter clans un appartement loué par eux, pourvu qu'il soit possible de les isoler ainsi sans danger pour les voisins.

Désinfection de l'appartement infecté. - La chambre occupée momentanément par un cholérique ne pourra être livrée à un nouveau voyageur ou locataire qu'après désinfection complète par la combustion de 30 grammes de soufre par mètre cube.

Utilité des ambulances spéciales. - Quand plusieurs personnes occupent une même chambre et que l'une d'elles contracte le choléra, c'est faire courir le plus grand danger aux membres de la famille encore bien portants, et particulièrement aux enfants, que de vouloir traiter le malade dans la chambre commune. Il faut le faire transporter immédiatement dans un hôpital ou ambulance spéciale où les chances de guérir sont plus grandes que dans un logement encombré, où tout manque pour des soins immédiats et incessants.

Surveillance des maisons. - Dans toute maison où survient un cas de choléra, une inspection rapide doit être faite par un délégué de l'administration municipale, d'abord pour constater la réalité de la maladie, puis pour s'assurer que toutes les mesures de désinfection ont été prises et qu'elles sont suffisantes.
Quand les garanties d'exécution et de sécurité ne seront pas complètes, les opérations de désinfection devront être faites par les soins de l'administration. Il sera nécessaire d'assurer pendant vingt-quatre heures un abri aux habitants du logement, pour procéder à une purification sérieuse.

Des lavoirs. - Les lavoirs publics doivent être l'objet d'une surveillance particulière afin que le linge souillé par les cholériques ne soit pas lavé en commun. Ce linge doit d'ailleurs, avant d'être livré aux blanchisseuses, être désinfecté, comme il a été dit plus haut.

Distribution gratuite de matières désinfectantes. - Chaque poste de police doit renfermer un dépôt de matières désinfectantes par paquets ou flacons dosés d'une manière uniforme, et munis d'une étiquette imprimée indiquant très exactement la manière de s'en servir ( fleur de soufre, chlorure de chaux sec, sulfate de cuivre pulvérisé, chlorure de zinc liquide à 15° ). Ces substances seront délivrées gratuitement aux personnes qui en feront la demande, sur un bon du médecin ou d'un délégué de l'administration municipale.

Des voitures. - Il faut se précautionner d'un nombre suffisant de voitures spéciales exclusivement affectées au transport des cholériques. Elles doivent être désinfectées chaque jour ; il en sera de même de celles qui, venant prendre à domicile le matériel contaminé, doivent le rendre plus tard purifié.

Des ambulances et des hôpitaux. - Enfin, il faut préparer immédiatement des ambulances de secours, des chambres d'urgence bien isolées dans les hôpitaux généraux, des hôpitaux ou baraques affectés spécialement aux cholériques.

A. PROUST, rapporteur.

Adopté par le Comité consultatif d'hygiène publique, dans sa séance du juillet 1884.

Le Président,
P. BROUARDEL.

Le Secrétaire,
Dr VALLIN.

Document publié le 01-01-2004

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