UFC Que Choisir de Nancy et environs

1893 - Les conséquences de la secheresse

Monsieur,

Par ma circulaire du 3 mai dernier je vous ai signalé les semis de fourrages spéciaux à faire dans le courant du mois et pouvant résister aux chaleurs estivales, afin de permettre aux cultivateurs d'avoir des fourrages verts d'arrière-saison pour remédier au déficit de la première coupe des prairies naturelles et artificielles.

La persistance de la sécheresse a créé une situation nouvelle et telle qu'il importe aujourd'hui, non plus de s'assurer des ressources à longue échéance, mais de trouver le moyen de nourrir le bétail jusqu'au moment où l'on pourra disposer des fourrages d'arrière-saison.

Quand l'élévation du prix du foin a pris les proportions que l'on sait, cette denrée est accessible seulement à ceux qui détiennent des animaux de luxe. La culture ne saurait, sans s'exposer à des pertes sérieuses, acheter des fourrages à plus de 100 fr. pour entretenir son bétail et, dans ce cas, les cultivateurs préfèrent se débarrasser de leurs animaux en les vendant, serait-ce à vil prix. Mais on ne doit avoir recours à ce parti extrême que lorsqu'on manque absolument de tout, ce qui n'est heureusement pas te cas de notre pays où la production est si variée qu'il est toujours possible de trouver des denrées pouvant être substituées au foin.

C'est une erreur de croire que les animaux de la ferme soient condamnés à périr si l'on vient à manquer de foin ; c'est une erreur qu'il faut d'autant plus combattre que la grande pratique en a donné et en donne tous les jours la démonstration, puisqu'il y a des pays entiers où les chevaux et les autres bestiaux n'ont jamais reçu une botte de foin, et ce sont cependant des pays renommés pour leur bétail.

La science, depuis les classiques recherches de BOUSSINGAULT et de BAUDEMENT, nous éclaire sur les quantités relatives des denrées pouvant être substituées au foin et composer une ration suffisante et appropriée aux besoins de l'animal.

Le premier point à examiner est de rechercher quelles sont les ressources qui existent dans le pays.

Dans les régions de pâture, là où l'herbe est maigre, il importe de compléter la ration en distribuant aux animaux la quantité de résidus, grains, tourteaux, etc., nécessaire pour leur entretien.

Dans les pays de culture arable, les pailles, quelle qu'en soit la provenance, doivent être utilisées avec grand soin. Elles doivent être hachées, arrosées d'eau salée ou d'eau additionnée de mélasse et laissées en tas de douze à vingt heures pour obtenir leur ramollissement et un commencement de fermentation ; elles sont ensuite additionnées de son, de remoulages, de racines, de tourteaux, de grains, etc., en proportion convenable pour leur donner la composition du foin de prairie.

Si l'on dispose de feuilles d'arbres et d'arbustes, on devra les employer sans en laisser rien perdre, soit seules, soit en mélange avec un peu de paille hachée. De tout temps on nourrit dans le centre et l'ouest de la France, en Italie, en Espagne, les bestiaux avec des feuilles desséchées de peupliers, de frène, d'orme, de tilleul, de mûrier, d'acacia, de charme et de chêne.

Des travaux récents ont montré que ces feuilles constituent un fourrage aussi riche que le meilleur foin de prairie.

Combien de ressources, sous ce rapport, sont perdues dans les campagnes !

La plupart des arbres autour des fermes, dans les haies, dans les massifs, pourraient être, sans inconvénients, partiellement émondés et fournir des feuilles en abondance.

Il suffit de comparer la composition moyenne des feuilles de nos arbres avec celle du foin pour en apprécier leur valeur nutritive.

Tandis que le foin de prairie contient de 9 à 10 p. l00 de matières azotées, les feuilles en renferment 13 p. 100 ; le foin dose 2.3 p. 100 de matières grasses, et les feuilles 3.95. On trouve 50.03 p. 100 de matières extractives non azotées dans les feuilles et seulement 43 p. 100 dans le foin de prairie.

Ce sont là des faits inconnus sur lesquels il vous appartient d'appeler l'attention des cultivateurs.

Je n'ai pas à rappeler les instructions que j'ai données au service des forêts pour autoriser la dépaissance sous bois.

Dans les pays vignobles, un travail récent a fait voir que les feuilles de vigne, dont on se sert de temps immémorial dans les pays méridionaux pour nourrir les troupeaux, avaient la composition de foin de bonnes prairies ; mais cette ressource ne peut être utilisée qu'après la vendange.

La petite culture, qui dispose de beaucoup de bras, peut donc aisément trouver les éléments qui manquent à son bétail ; et quant à la grande culture, c'est à utiliser les ressources locales (pailles, ajoncs, grains, etc.) qu'elle doit s'attacher ; elle doit s'ingénier à tirer parti de tout et c'est à ce point de vue que vous pourrez lui rendre de très grands services en éclairant les agriculteurs, en leur montrant dans quelles proportions les diverses denrées peuvent se substituer les unes aux autres, comment les substances pauvres en principes alimentaires peuvent être enrichies. Vous leur enseignerez à constituer de bonnes rations alimentaires avec les ressources locales. C'est en envisageant froidement la situation, en se servant de ce qu'il a sous la main, que le cultivateur arrivera à conserver son bétail dans des conditions convenables sans recourir à des achats ruineux.

Il vous appartient, Monsieur, de faire ressortir l'erreur de ceux qui achètent du foin à plus de 100 fr. les 1,000 kilogrammes, quand les grains, les tourteaux et autres résidus industriels tels que drêches, pulpes, etc., peuvent donner l'équivalent en nourriture à un prix moitié moindre.

Ainsi que je viens de vous le dire, il faut cette année faire emploi de toutes les pailles, même de celles de seigle et de sarrasin, des siliques de colza, des menues pailles, etc., pour en faire des denrées alimentaires.

Pour les remplacer comme litière, cela ne sera pas difficile : vous conseillerez l'usage des fougères, des bruyères, des roseaux secs, de la sciure de bois, de la chènevotte, de la tannée, de la terre sèche, de la marne préalablement desséchée, de la mousse, de la tourbe, etc.

Il importe avant tout d'assurer la nourriture des animaux et de tout utiliser pour arriver à ce résultat. La litière est chose secondaire, il faut ne recourir pour cet objet qu'à des matériaux non alimentaires.

La ration devant toujours avoir un certain volume et renfermer une certaine dose de cellulose, il doit entrer dans sa composition une quantité équivalente de foin, de fourrage vert, de feuilles d'arbre, de paille ou d'un mélange de ces denrées en proportions diverses. Les grains, tourteaux, sons, issues et autres denrées alimentaires pour le bétail servent à la compléter de façon à introduire dans cette raison tous les éléments destinés à nourrir l'animal à raison du service qu'on lui demande.

Les équivalents mentionnés ci-dessous ne peuvent donc être utilisés que pour opérer des substitutions entre aliments classés dans un même groupe.

Les prix suivant ont servi de base aux calculs du prix de revient des diverses rations données comme spécimens :

Foin 170 fr les 1,000 kilogr.
Paille de blé 80 » -
Avoine 20 » les 100
Seigle 17 » -
Orge 17, 50 -
Son 12 » -
Tourteau de colza 15 » -
Tourteau (le coprah 15 » -
Tourteau de lin 21 » -

Ces prix n'ont rien de fixe. Chacun doit se servir, pour établir le prix de revient des rations, des mercuriales de sa localité. Les présidents des associations et des syndicats agricoles devront renseigner les cultivateurs à cet égard en leur indiquant, d'après les mercuriales des journaux commerciaux ou agricoles, les localités oit ils pourront s'approvisionner au meilleur compte.

Enfin, il est à noter que des animaux refusent souvent de prendre une denrée alimentaire à laquelle ils ne sont pas habitués ; dans ce cas, il convient d'additionner la denrée d'un peu de sel, de mélasse, de grain ou de son. Les tourteaux concassés peuvent aussi avantageusement être mélangés avec du son, des grains ou des farines.

Je fais appel à tout votre dévouement pour propager les considérations qui précèdent.

C'est à vous qu'il convient de rechercher et de signaler les moyens économiques à employer pour parer aux inconvénients de la pénurie de fourrages, à guider les agriculteurs dans le choix et la composition des rations à fournir à leurs animaux.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

Le Ministre de l'agriculture,
VIGER.


Tableau des équivalences de pouvoir nutritif de diverses denrées alimentaires pour le bétail, comparées â 100 kilogrammes de foin.

100 kilogrammes de foin de bonne qualité moyenne peuvent être remplacés par la quantité suivante d'autres denrées auxquelles ils équivalent :

1er GROUPE,
Pailles et feuilles.

170k. paille de céréales d'été (avoine, etc.).
237 paille de céréales d'hiver (blé, etc.).
149 paille de légumineuses.
150 paille de colza.
150 paille de balles d'avoine.
192 paille de balles de blé.
150 feuilles fraîches (feuilles d'arbres d'essences feuillues, orme ou peuplier, frêne, acacia, mûrier, chêne, charme, tilleul, etc.).
80 feuilles sèches cueillies à l'état vert (feuilles d'arbres d'essences feuillues, orme ou peuplier, frêne, acacia, mûrier, chêne, charme, tilleul, etc.).
275 aiguilles de pin vertes (pin sylvestre de préférence).

2ème GROUPE.
Tubercules et racines.

145k. pommes de terre.
300 betteraves fourragères.

3ème GROUPE.
Grains de céréales.

54k avoine.
48 orge.
43 maïs.
43 seigle.
43 blé.

4ème GROUPE.
Graines de légumineuses, sons et tourteaux.

46k. féverolles.
45 pois.
52 son de blé.
37 tourteau de coton décortiqué.
40 tourteau d'arachides décortiquées.
45 tourteau de coprah.
45 tourteau de lin.
48 tourteau d'oeillette ou pavot.
44 tourteau de palme.
51 tourteau de colza.
43 tourteau de sésame.

Document publié le 01-01-2004

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