UFC Que Choisir de Nancy et environs

1898 - La ruée vers l'or

Nancy, le 10 mai 1898.

Messieurs,

J'ai l'honneur de vous donner, ci-après, le texte d'une circulaire de M. le Ministre de l'intérieur relative à l'émigration au Klondyke polir l'exploitation de terrains aurifères.

Vous voudrez bien, dans l'intérêt de vos administrés, porter à leur connaissance, par tous les moyens de publicité dont vous disposez, les renseignements donnés par M. le Ministre au sujet des difficultés sans nombre que rencontrent les émigrants pour ces contrées.

Recevez, Messieurs, l'assurance de ma considération très distinguée.

Le Préfet, Léon STEHELIN.

Paris, le 5 mai 1894.

Le Ministre de l'intérieur à Monsieur le Préfet.

La découverte récente des gisements aurifères du Klondyke situés en territoire canadien et non pas dans l'Alaska, suivant une erreur assez répandue, exerce sur les esprits une véritable fascination qui est entretenue et surexcitée par de dangereuses réclames.

La réalité étant loin de correspondre aux séduisantes perspectives que l'on fait luire aux yeux des émigrants, il importe de prémunir ces derniers contre les mécomptes et les périls qui les attendent dans ces lointaines régions.

Les gisements aurifères du Klondyke, se trouvant à quelque distance seulement du cercle polaire, sont à peu près inexploitables durant sept mois de l'année, en raison de la congélation profonde du sol. Et d'ailleurs, l'affluence des exploitants provoquée par la publicité est déjà telle que presque tous « les claims », autrement dit terrains miniers ayant quelque valeur, sont accaparés ; si bien que ceux qui iront chercher fortune dans ces contrées seront exposés à ne trouver que des terrains sans valeur.

D'un autre coté, les difficultés extraordinaires que présente l'accès du Klondyke constituent une menace redoutable pour la vie et la santé. Sur le chemin des mines tracé dans la neige, les mineurs menant avec eux leurs traîneaux chargés de provisions ont, en effet, à endurer des fatigues excessives qui déterminent fréquemment des maladies mortelles, telles que des méningites cérébro-spinales et des congélations de membres, dont l'amputation opérée dans des conditions essentiellement défavorables amène une issue fatale. Et cela est si vrai que la plupart des compagnies d'assurances sur la vie se refusent à assurer les mineurs qui se rendent dans les régions aurifères du Yukon.

A ces périls inhérents au climat et à l'inexistence de voies de communication viennent s'en ajouter d'autres qu'on ne saurait passer sous silence. C'est ainsi que, sur plusieurs points du parcours, les vols à main armée se pratiquent fréquemment et les mineurs isolés qui sont le plus exposés à ces attentats ne sauraient compter sur l'assistance de la police nécessairement rudimentaire dans ces régions, où elle n'est pas encore en mesure d'assurer la sécurité publique.

Au surplus, il importe de ne pas perdre de vue que l'ignorance de la langue anglaise et des habitudes du pays aggrave singulièrement la situation déjà critique de ceux qui se dirigent vers le Klondyke. Ils rencontrent, en effet, dans ces conditions, des difficultés presque insurmontables pour effectuer le voyage et parer aux dangers qui les menacent incessamment ; et, d'autre part, il leur est presque impossible, lorsqu'ils sont parvenus à destination, de se renseigner avec certitude sur les formalités minutieuses que comporte toute concession de terrains aurifères et dont l'inobservation les expose à être dépossédés.

Enfin, pour entreprendre un pareil voyage, il faut disposer de capitaux assez élevés, car les frais de transport et d'approvisionnement en vivres, outils et vêtements représentent déjà une première dépense inévitable de près de 5,000 fr.

Dans ces circonstances, j'ai jugé qu'il était nécessaire de mettre les émigrants en garde contre les réclames tendant à les attirer au klondyke. Le public français doit être persuadé qu'entre le succès, d'ailleurs très rare, d'une semblable entreprise et les risques redoutables qu'elle entraîne, il y a une complète disproportion.

Vous voudrez bien donner la plus grande publicité à ces renseignements, notamment par l'insertion de la présente circulaire au Recueil des Actes administratifs de votre département.

Le Ministre de l'intérieur,
Louis BARTHOU.

Certifié conforme aux originaux,
Le Secrétaire général de la Préfecture,
Albert TILLOL.

Document publié le 01-01-2004

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