UFC Que Choisir de Nancy et environs

1898 - L'exploitation de la misère

Nancy, le 16 mai 1898.

Messieurs,

M. le Chargé d'affaires de France à Vienne a eu l'occasion d'appeler l'attention des autorités autrichiennes sur les agissements des agences de placement exploitées dans cette capitale par les nommées Frida Schulz et Julie Sedlmayer dite Dubois.

Ces deux placeuses recrutent, à l'aide de promesses fallacieuses, des jeunes filles françaises qui leur sont adressées par leurs correspondants, notamment par des bureaux établis à Nancy, à Paris et à Troyes.

Au lieu de procurer à nos jeunes compatriotes l'emploi qui a été promis, elles commencent par les garder chez elles, leur faisant payer relativement cher un logement et une nourriture misérables ; puis, lorsque la dette des nouvelles arrivées atteint une certaine somme, elles les contraignent à entrer dans des familles souvent plus que modestes qui leur imposent des travaux grossiers pour un salaire variant de 18 à 30 fr., sur lequel elles doivent rembourser les frais de voyage, leurs dépenses depuis leur arrivée et la commission de placement, de telle sorte que, pendant les six ou huit premiers mois, elles ne gagnent effectivement rien. Enfin, au bout d'un certain temps, ces placeuses engagent elles-mêmes les jeunes filles à quitter les places qu'elles leur ont procurées, soit-disant pour leur en faire obtenir une meilleure, mais en réalité pour se faire rembourser de nouveau, par d'autres familles, les frais du voyage en Autriche de bonnes qu'elles disent arriver directement de France. Et lorsqu'elles ont pratiqué cette opération quatre ou cinq fois, elles se débarrassent impitoyablement de leurs clientes qui, dénuées de ressources, atteintes de nostalgie, parfois épuisées par les privations et les mauvais traitements et toujours entièrement découragées, vont à l'ambassade solliciter leur rapatriement.

C'est ainsi qu'au cours de la seule année 1896, la Société d'assistance a dû rapatrier 101 Françaises.

Parfois aussi ces placeuses se rendent coupables d'actes de proxénétisme. Notre représentant à Vienne s'est trouvé dans l'obligation de saisir les autorités autrichiennes de faits graves qui lui auraient été signalés par nos jeunes compatriotes et qui ont donné lieu à l'ouverture d'une instruction criminelle.

En général, les jeunes Françaises ont peu de chance de réussir en Autriche-Hongrie. A la rigueur les institutrices diplômées peuvent y trouver une existence supportable soit en se plaçant dans les familles, soit en donnant des leçons peu rétribuées.

Mais « les bonnes d'enfant » ne doivent y attendre que les salaires les plus médiocres et la situation la moins enviable, eu égard surtout à celle qu'elles avaient auparavant dans leur pays, que la plupart d'entre elles quittent sur un coup de tête et pour se soustraire à la dépendance de leurs parents.

Par mes circulaires du 6 janvier 1892 (Recueil (les Actes administratifs, n° 1 de 1892) et du 18 juin 1897 (même Recueil, n° 16 de 1897), je vous ai déjà invités à mettre vos administrés en garde contre les tentatives d'embauchage pour le compte de bureaux de placement étrangers. J’ai l'honneur de vous prier à nouveau de prémunir nos jeunes compatriotes contre les promesses fallacieuses de ces agences véreuses.

Le Préfet, Léon STEHELIN.

Document publié le 01-01-2004

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