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1909 - Les dangers du Canada

Paris, le 25 juin 1909.

Le président du conseil, ministre de l'intérieur, à MM. les préfets.

Mon prédécesseur a signalé à votre attention, le 25 février 1886, les dangers que présentait alors pour nos nationaux l'émigration vers le Canada, pays où pouvaient seuls s'établir dans des conditions favorables, les travailleurs agricoles louant leurs services aux propriétaires du sol, et les artisans disposant de ressources suffisantes pour s'établir à leur propre compte.

La situation qui vous était dépeinte par la circulaire précitée est loin de s'être améliorée.

Elle est aujourd'hui la suivante :

Les commis de magasins ne rencontrent au Canada que déboires et insuccès. Même lorsqu'ils parlent l'anglais, on ne les engage que dans des circonstances exceptionnelles.

Les employés de bureau ont le même sort.

Quant aux «fils de famille », qui n'ont pas l' habitude du travail et qui sont dépourvus de connaissances pratiques, les seules professions à leur portée sont les métiers manuels les plus simples auxquels la plupart de ces jeunes gens n'ont pas le courage de recourir.

Par contre, quelques ouvriers, - en dehors des terrassiers et manœuvres des voies ferrées pour lesquels le Canada n'offre aucun débouché à l'heure présente, - ont réussi à trouver du travail, plus spécialement à Montréal, ville industrielle, où la connaissance de la langue française suffit pour contracter un engagement.

Dans les autres centres, l'ignorance de la langue anglaise est pour nos ouvriers une cause de difficultés. Au surplus, les conditions du travail et l'outillage industriel étant au Dominion tout autres que dans notre pays, l'ouvrier, même habile est souvent forcé d'y faire un nouvel apprentissage. D'ailleurs, s'il arrive exceptionnellement à se placer, il ne tarde pas à constater que si les salaires sont plus élevés au Canada, la vie matérielle y est plus coûteuse et, surtout, étant donnée la rigueur du climat, plus difficile et plus rude que dans la mère patrie.

C'est principalement pour les agriculteurs, que le climat du Canada, extrêmement rigoureux parfois en hiver, est un ennemi redoutable.

De plus, les routes y font défaut, les communications sont difficiles dans beaucoup de régions. Aussi, ceux-là mêmes qui ont obtenu la concession d'une bonne terre et dont la récolte a été satisfaisante ont-ils de la peine à vendre les produits de leur exploitation. Découragés, ils cèdent bientôt leur terre ou y languissent dans la misère.

Seuls, réussissent dans le nord-ouest canadien les fermiers vigoureux et expérimentés qui possèdent une dizaine de mille francs et ont une famille pouvant les dispenser de recourir à la main-d'oeuvre salariée.

Encore le succès de telles entreprises ne peut-il être obtenu qu'après nombre d'années de dur labeur.

En présence de cette situation, il me paraît urgent de prendre des mesures pour enrayer les progrès d'une propagande active qui est faite en ce moment en France pour y recruter des émigrants à destination du Canada et qui pourrait avoir pour résultat de créer un courant d'expatriation irréfléchie pour nos nationaux.

Je vous prie de vouloir bien, en conséquence, publier les renseignements qui précèdent dans le Recueil des actes administratifs de votre préfecture et inviter, en même temps, les divers fonctionnaires placés sous votre autorité, à s'employer, par voie de conseils, toutes les fois que l'occasion s'en présentera, à détourner nos compatriotes de leurs projets inconsidérés d'établissement au Canada.

Vous aurez soin, enfin, de m'accuser réception de la présente circulaire.

Le président du conseil, ministre de l'intérieur,
G. CLEMENCEAU.

Document publié le 01-01-2004

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