UFC Que Choisir de Nancy et environs

1910 - Les bandits manchots

Paris, le 1er juin 1910.

NOTE DE SERVICE.

L'attention des commissaires de la police spéciale et de la police municipale est appelée sur l'extension considérable qu'a prise, depuis quelque temps, spécialement dans les cafés et débits de boissons, l'exploitation d'appareils automatiques de jeux.

Une circulaire adressée à MM. les préfets, le 22 juin 1909, et dont on trouvera le texte plus loin, en annexe, indique dans quelles conditions une certaine tolérance peut être accordée en cette matière. Il s'est produit de tels abus à la faveur de cette tolérance, qu'il est devenu nécessaire de préciser de plus près les conditions auxquelles elle est subordonnée.

On peut, en principe, diviser en deux catégories les appareils automatiques de jeu : les appareils à la chance et les appareils dits d'adresse.

Les appareils à la chance sont ceux dans lesquels le hasard seul décide, l' habileté du joueur n'entrant pas en ligne de compte. Avec eux, le joueur n'a pas la tentation de risquer un grand nombre de coups, le hasard lui-même donne une proportion moyenne de coups gagnants et de coups perdants et le joueur peut arriver, par l'expérience, à se rendre compte de la probabilité des résultats. D'ingénieux truquages tendent toutefois très fréquemment à raréfier, dans une mesure exagérée, les coups gagnants.

Plus dangereux sont les appareils où le gain est annoncé comme devant être acquis par l'adresse. Stimulé par l'amour-propre, le joueur s'obstine à réaliser le coup qu'il croit simplement difficile. Mais la lutte est trop inégale, car le fabricant de l'appareil, aux difficultés visibles et normales, en a ajouté d'autres dont le joueur ne s'aperçoit pas et dont sa persistance n'arrive que très rarement à triompher. Il reste donc convaincu que son manque d'habileté est la cause unique de son échec et il est entraîné à renouveler ses tentatives, dont l'insuccès même l'incite à rejouer.

On peut affirmer que la plupart des appareils dits d'adresse sont faussés ou peuvent l'être. Habituellement le jeu, dans ces appareils, est pratiqué par le lancement d'une bille ou d'une pièce de monnaie au moyen d'un ressort ou d'un levier. Pour gagner, la bille ou la pièce de monnaie doit s'arrêter dans un trou ou dans une cuvette portant la désignation gagné. Or, généralement, les trous dans lesquels doit entrer la bille ou la pièce de monnaie sont précédés d'une cuvette dont les abords sont surmontés d'une tige horizontale. Il arrive le plus souvent que ces tiges sont légèrement inclinées de façon à gêner l'entrée de la bille ou de la pièce de monnaie dans la cuvette gagné et à la rejeter dans la cuvette perdu.

Dans les appareils où la pièce de monnaie est elle-même lancée directement, un mécanisme invisible vient détourner le ressort dans la main du joueur au moment où il lâche le coup qu'il a ajusté ; il se produit alors le même effet que si un tireur, ayant visé la cible avec son arme, recevait au coude une secousse à l'instant de presser la détente.

Dans les appareils à billes, la planchette horizontale en métal sur laquelle doit courir la bille est parfois légèrement ondulée en creux devant les trous perdu et en relief devant les trous gagné ; ou encore les bords des trous gagné sont légèrement repoussés en dehors, ceux des trous perdu repoussés en dedans ; ou bien les trous gagné ont un diamètre moindre que les trous perdu.

Ces altérations habiles ne peuvent être appréciées par le joueur, qui est ainsi véritablement trompé et volé. Le tribunal de la Seine en a d'ailleurs jugé ainsi, en condamnant, le 11 novembre 1909, à six mois de prison avec sursis et 500 francs d'amende, deux tenanciers d'appareils, le « Royal » et l' « Idéal », manifestement faussés.

D'autre part, pour exciter le joueur à continuer des séries, on a imaginé la bille ou le jeton rejouable, les billes de réserve et le jeton de consolation. Ce dernier est délivré après un certain nombre de pertes consécutives. Quant aux billes de réserve, ce sont en réalité des billes perdantes dont une quantité déterminée donne droit également à un coup gratuit ou même à une consommation. Rien n'est donc plus propre à encourager et à entraîner le joueur.

Au surplus, voici la nomenclature des principaux trucs employés pour fausser les appareils :

1° APPAREILS A BILLES.

Ondulations de la galerie sur laquelle roulent les billes, de telle sorte que celles-ci sont précipitées dans les trous perdants.

Godets récepteurs mobiles pouvant être tournés de façon à en rendre l'accès plus ou moins difficile, suivant que la bille se présente devant les gagnants ou devant les perdants.

Billes de poids différents : elles ont pour but, le poids n'étant pas le même et le tir se faisant avec un ressort, de tromper le joueur sur le degré de force avec laquelle il doit lancer la bille.

Bagues fixes ou mobiles.

Les bagues fixes sont placées au-dessus des trous gagnants. Leur diamètre permettant juste au projectile de passer, celui-ci tombe, le plus souvent, sur la bordure et est détourné du trou gagnant.

Les bagues mobiles permettent au tenancier de ne pas les placer exactement au-dessus du trou gagnant, de sorte que la bille tombe à côté, même si elle est parvenue à passer dans la bague.

2° APPAREILS AVEC OU SANS BILLES.

Galeries à trous de diamètres inégaux, les trous perdants étant plus grands que les gagnants, ce qui facilite l'entrée de la bille ou de la pièce de monnaie dans les perdants.

Pointes d'acier faisant ressortir les billes ou les pièces de monnaie. Elles sont appliquées sur la façade de certains appareils et peuvent être changées de place, de telle sorte que le rendement peut être modifié à volonté en barrant le passage à la bille ou à la pièce de monnaie devant les gagnants.

Excentriques aux ressorts de lancement de la bille ou de la pièce de monnaie : c'est une pièce qui s'adapte à volonté au ressort destiné à lancer le projectile pour que ce ressort n'ait jamais la même force de lancement.

Quant aux distributeurs revolvers ou pistolets, il en est qui possèdent une cible se fermant ou s'ouvrant à volonté.

En ce qui concerne les appareils américains dont la circulaire du 22 juin 1909 a signalé le truquage, ils sont faussés à l'aide d'un plot ou taquet posé à la volonté du tenancier sur le cran de la roue qui donne le plus grand rendement et constitue ainsi un alléchage pour le joueur, ou bien encore à l'aide d'une vis de serrage portant sur cette roue.

A cette nomenclature forcément incomplète, viennent s'ajouter maintes autres combinaisons déloyales mais avantageuses pour l'exploitant et toujours modifiables à son gré.

Les seuls appareils automatiques dont le fonctionnement puisse être toléré sont ceux qui offrent au joueur, comme chance de gain, un jeton, non rejouable, donnant droit à une consommation unique devant être prise dans l'établissement même où est installé l'appareil. Le jeu doit être pratiqué au moyen de l'introduction dans la fente de l'appareil d'une pièce de cinq ou de dix centimes à l'exclusion de jetons. Le prix de la consommation ne peut excéder quinze centimes pour les mises de cinq centimes et trente centimes pour les mises de dix centimes.

De plus, les appareils à trois entrées ne devront comporter que trois couleurs ou combinaisons différentes, à l'exclusion d'une quatrième couleur ou combinaison constituant un zéro pour les tenanciers ; aucun appareil ne devra être muni de plus de trois fentes d'entrée ; il ne devra y avoir que des coups gagné ou perdu, les coups nuls étant interdits ; enfin, les appareils à billes ne devront contenir qu'une seule bille.

Sont en conséquence prohibés tous autres appareils, et notamment yeux qui distribuent :

1° Des bons ou jetons donnant droit à des consommations d'une valeur supérieure à 15 ou à 30 centimes, suivant la distinction ci-dessus ;
2° Des sommes d'argent quelconques ;
3° Des jetons rejouables ou remboursables en espèces ;
4° Des billes ou pièces de monnaie revenant avec le jeton gagné pour être rejouées.

Sont également interdits les appareils qui comportent :
1° Des réserves de billes destinées à être distribuées avec le jeton gagné pour être rejouées ;
2° La distribution d'un jeton prime ou de consolation donné aux joueurs ayant perdu à l'affilée un nombre de coups déterminés ;
3° Des trous dits coups nuls, ce qui constitue en réalité une réserve de billes déguisées ;
4° Des billes dites placées.

Toute infraction devra être constatée par un procès-verbal régulier qui sera transmis au Parquet. Quant aux appareils délictueux, ils seront saisis ou placés sous scellés.

Le directeur de la sûreté générale,
HENNION.


ANNEXE

Circulaire du 22 juin 1909.

Le président du conseil, ministre de l'intérieur, à MM. le gouverneur général de l'Algérie, le préfet de police et les préfets des départements.

Les fonctionnaires et agents de la brigade des jeux ont constaté, dans leurs tournées, le fonctionnement dans les cafés, débits et autres lieux publics, de nombreux appareils automatiques, dits appareils à sous.

J'ai l'honneur de vous faire connaître que les seuls appareils automatiques dont le fonctionnement puisse être toléré sont ceux qui offrent au joueur, comme chance de gain, un jeton remboursable, donnant droit à une consommation unique du prix maximum de 30 centimes, devant être prise dans l'établissement même où est installé l'appareil. Le jeu doit être pratiqué au moyen de l'introduction, dans la fente de l'appareil, d'une pièce de monnaie, à l'exclusion de jetons.

Par suite, sont expressément prohibés tous autres appareils, et notamment ceux qui distribuent :
1° Des bons ou jetons donnant droit à des consommations d'une valeur supérieure à 30 centimes ;
2° Des sommes d'argent quelconques ;
3° Des jetons rejouables ou remboursables en espèces, etc.

Toute infraction devra être constatée par un procès-verbal régulier à transmettre au Parquet ; les appareils délictueux devront être saisis ou placés sous scellés.

Je vous prie de donner aux commissaires spéciaux et municipaux de votre département les instructions nécessaires à cet effet et d'appeler tout spécialement leur attention sur certains appareils de fabrication américaine, lesquels sont truqués de façon à permettre au tenancier soit de modifier à son gré le rendement de l'appareil, soit d'empêcher la sortie des numéros les plus favorables aux joueurs.

Le président du conseil, ministre de l'intérieur,
CLEMENCEAU.


CABINET DU PRÉFET. - Erratum à la circulaire du 22 juin 1909 armai à la note de service du 1er juin 1910 relative aux appareils automatiques.

A la sixième ligne du texte de la circulaire, au lieu de : un jeton remboursable, lire: un jeton non rejouable.

Document publié le 01-01-2004

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