UFC Que Choisir de Nancy et environs

1832 - Le sravages du choléra-morbus

Messieurs,

Le choléra spasmodique vient de se manifester à Paris : Cet événement est fâcheux, mais il ne doit pas exciter de craintes exagérées. En s'avançant vers nos contrées, le choléra a perdu beaucoup de son intensité; le nombre des personnes atteintes, proportion gardée à l'importance de la population, devient moindre, tandis que le nombre des guérisons, proportion gardée à celui des maladies, augmente; enfin, par des précautions sagement pratiquées, on vient à bout de prévenir la maladie, et l'on réussit à la guérir par des secours promptement administrés.

C'est dans ce but que l'instruction ci-jointe a été rédigée.

J'en adresse à MM. les Maires des exemplaires en placard pour être affichés à la porte de la maison commune, et d'autres en cahiers pour être conservés à la Mairie et communiqués à tout individu qui voudra les consulter.

J'en adresse en outre des exemplaires en cahier à MM. les Juges de paix, Curés, Desservans, Percepteurs et Ministres protestans, certain qu'ils se joindront à moi pour propager les indications contenues dans cette instruction, diriger les habitans, surtout ceux de la campagne, dans leur application, et contribuer ainsi à diminuer les ravages du fléau s'il pénètre parmi nous.

Cette instruction conforme à celle que la commission centrale de Paris a elle-même publiée, a été rédigée par des médecins habiles de Nancy, et est revêtue de leurs noms. Elle se divise en deux parties: l'une indique les précautions à prendre pour se garantir de l'épidémie, l'autre les remèdes à employer aussitôt qu'elle se manifeste.

Vos fréquentes relations avec les habitans, la confiance que vous leur inspirez, contribueront puissamment sans doute à leur faire adopter l' emploi simple et facile des précautions indiquées dans la première partie; ne cessez de les leur rappeler, Messieurs, et employez tout votre ascendant pour leur en faire comprendre l'utilité.

Si le fléau pénètre parmi nous, redoublez de zèle dans la mission de bienfaisance et d'humanité pour laquelle je réclame votre concours. Veuillez aider de vos conseils les individus qui se trouveront frappés, les guider dans l'emploi des moyens prescrits avant l'arrivée du médecin, et surtout les déterminer à réclamer de suite l'assistance de la médecine; car la guérison est d' autant plus probable que les secours ont été administrés plus tôt.

MM. les Maires devront de suite ordonner les mesures de salubrité publique, telles qu'enlèvement de fumiers, balayage, etc, etc . , etc . , conformément aux lois de police municipale; et dans les communes où il existe un hospice, ils devront y faire préparer une salle séparée pour le traitement des cholériques indigens, qui y seront traités aux frais de la commune ou au moyen de fonds sollicités de la bienfaisance publique.

Partout où il sera possible d'établir des bureaux de secours, ces bureaux se formeront par les soins du Maire, et se composeront sous sa présidence des personnes à qui la présente est adressée, ainsi que des habitans notables et médecins de la localité, qu' elles jugeront utile d' y appeler. Ces bureaux, au moyen des sommes qu'ils recueilleront de la charité ou de celles que voteront les Conseils municipaux, auront pour but de procurer les secours de l'art et des médicamens aux cholériques indigens traités à domicile.

Je ne saurais trop vous presser de concourir de tous vos moyens à la formation de ces bureaux si l'épidémie vient à se manifester dans votre localité.

Partout où il existe des commissions sanitaires, elles se concerteront comme Conseils de salubrité avec les autorités administratives, à l'effet d'activer toutes les mesures de précautions indiquées pour le moment; et si la maladie se déclare, elles concourront de tous leurs efforts à la création et à la direction des moyens prescrits pour la combattre. Je compte à cet égard sur le zèle et humanité qui les animent.

J'autorise par la présente MM. les Maires à réunir leurs Conseils municipaux, si le Choléra se manifeste, et dès qu'il se manifestera dans la commune qu'ils administrent, à l'effet de voter les sommes qu'ils pourront consacrer à l'administration des secours réclamés par la circonstance; mais ces sommes devront être proportionnées aux fonds communaux, et l'humanité devra au besoin suppléer à leur insuffisance.

MM. les Maires auraient soin d'instruire MM. les Sous-Préfets, (moi directement pour l'arrondissement de Nancy) du nombre des malades, de celui des décès, de celui des guérisons, enfin de toutes les circonstances relatives à l'épidémie.

Du reste, messieurs, répétez bien aux populations parmi lesquelles vous êtes fixés qu'elles doivent se garder également, et d'une crainte exagérée, et d'une imprévoyance dangereuse. Leurs magistrats qui leur sont dévoués leur tracent la marche à suivre; qu'elles soient attentives à leurs voix, et le fléau qu'elles éviteront peut-être sera du moins victorieusement combattu s'il pénètre dans nos contrées.

Quant à vous, messieurs, suppléez par les inspirations de votre zèle à tout ce que je pourrais avoir omis dans cette lettre. Rassurez les populations sur le danger, mais éclairez-les sur les précautions qui peuvent le prévenir, sur les remèdes qui peuvent en triompher; et veuillez regarder comme une preuve de mon estime particulière l'appel que je fais dans cette circonstance à votre zèle, à vos lumières et à votre humanité.

Agréez, Messieurs, l'assurance de ma parfaite considération.

Le Préfet du département de la Meurthe,
L. ARNAULT.
AVIS SUR LE CHOLÉRA-MORBUS.

L'apparition soudaine du choléra au sein de la capitale, sans que les lieux circonvoisins aient été affectés, prouve jusqu'à l'évidence que cette maladie n'est point contagieuse, mais que son caractère est essentiellement épidémique. Cette circonstance doit, jusqu' à un certain point, rassurer les populations qui peuvent être menacées de l'invasion de cette maladie, puisque les personnes qui pourraient en être atteintes, sont désormais assurées de trouver du secours et des consolations de toute nature, la séquestration n'étant point indispensable, et tout le monde pouvant recevoir à domicile les soins nécessaires, sans compromettre la santé de ceux qui les environnent.

Le choléra doit être soigné par un médecin; mais on peut éviter cette maladie par des précautions sagement prises, et quand elle s'est déclarée on peut en arrêter les progrès par l'emploi de remèdes simples, administrés de suite et avant l'arrivée du médecin. L'indication de ces précautions et de ces remèdes va faire l'objet de l'instruction suivante.

Précautions à prendre pour éviter le choléra.

Sans prétendre nier la gravité du choléra, il est cependant digne de remarque que la crainte qu' il inspire est des plus exagérée, puisque le nombre des personnes affectées ne s' élève guère qu' à cinq ou six par mille, et que les deux tiers guérissent. Appréciant le danger à sa juste valeur, il importe donc de ne pas s'abandonner à la crainte, qui, rendant plus impressionnable, dispose à contracter 1e mal que l'on redoute, quel qu' il soit. Par les mêmes motifs on évitera autant que possible toutes les émotions fortes, la colère, les plaisirs trop vifs, etc.

L'observation ayant démontré que la pureté de l'air dans lequel on habite, est le meilleur préservatif contre toutes les maladies épidémiques, et par conséquent contre le choléra, outre les mesures générales de police sanitaire, on ne peut que recommander de faire la plus grande attention à la salubrité des appartemens.

On évitera autant que possible de se rassembler en trop grand nombre dans la même pièce, surtout pour y coucher. On aura soin de l'aérer le matin et à plusieurs reprises dans la journée, en ouvrant souvent et long-temps les portes et fenêtres. On pourra placer avec avantage dans les pièces habitées par un grand nombre de personnes, un large vase contenant de l'eau chlorurée; si le local est vaste et qu'il ne renferme qu'un petit nombre d'individus, il sera préférable de n'employer ce moyen que momentanément: par exemple, deux heures le matin et autant le soir; enfin, on pourra favoriser le renouvellement de l'air, en faisant dans la cheminée un feu bien clair et flamboyant.

Il faut apporter la plus grande attention à ce que l'ouverture des portes et fenêtres n'ait lieu qu'après qu'on sera entièrement vêtu pour ne pas s'exposer au refroidissement.

Il faut se servir de lits sans rideaux, ne jamais laisser séjourner l'urine ni les matières fécales dans les vases de nuit, qui doivent être nettoyés promptement et contenir une certaine quantité d'eau.

L'humidité des habitations étant très-dangereuse, en temps de choléra il faut éviter d' y suspendre du linge pour le faire sécher, surtout si on y couche.

Il faut non seulement songer à aérer les chambres à coucher, mais encore maintenir dans le meilleur état possible de salubrité les maisons et leurs dépendances.

On nettoyera les latrines et baquets à urine au moins une fois le jour avec de l'eau chlorurée ou au moins avec de l'eau pure; on fera bien de tenir constamment bouchées par un tampon les ouvertures des pierres à laver et de ne les déboucher qu'au moment de s'en servir.

Chacun devra veiller à ce que les eaux ménagères soient vidées au fur et à mesure de leur production, qu' on ne les laisse pas séjourner entre les pavés des cours ou allées, qu' elles s' écoulent rapidement par le ruisseau ou la gargouille chargé de les recevoir. Il faudrait même favoriser cet écoulement par un lavage à grande eau, si la pente n'était pas assez rapide.

Les vitres devront être nettoyées au moins une fois par semaine: l'action de la lumière étant nécessaire à la santé de l'homme.

Les fumiers, les excrémens, les débris d'animaux réclament la plus grande attention; on devra en conséquence empêcher leur accumulation en les faisant enlever le plus souvent possible; on se débarrassera des animaux domestiques inutiles.

On évitera soigneusement tout refroidissement; on se tiendra chaudement, surtout le ventre et les pieds; les ceintures de flanelle portées sur la peau et l'usage des bas de laine ont le plus grand avantage.

On évitera de poser les pieds nus sur le sol, et surtout sur la pierre.

Les ouvriers qui sont obligés de travailler dans des lieux froids et humides feront bien de porter des sabots.

On s'abstiendra de dormir les croisées ouvertes; on rentrera chez-soi de bonne heure, afin d'éviter le froid et l'humidité des nuits; on évitera autant que possible les excès de fatigue.

La sobriété ne saurait être trop recommandée; en conséquence on évitera soigneusement les excès de nourriture et de boisson; on a observé que les ivrognes et les gens livrés à la débauche sont très exposés à être attaqués du choléra.

On s'abstiendra le plus possible de charcuterie, de viandes salées; on renoncera aux pâtisseries lourdes, aux crudités de toute espèce, salade, radis, fruits de mauvaise qualité.

On évitera les boissons très-froides; elles sont dangereuses surtout quand on a chaud. L'eau pure, l'eau rougie avec une petite quantité de vin, ou l'eau à laquelle on ajoutera deux cuillerées par pinte d'eau-de-vie ordinaire convient également.

L'abus des liqueurs fortes est très-pernicieux, il en est de même de l'usage de l'eau-de-vie prise seule et surtout à jeûn; on doit proscrire de son régime la bière de mauvaise qualité ainsi que le vin doux ou moût.

Conduite à tenir lorsque le choléra se manifeste chez un individu.

Il résulte des faits observés dans les lieux où le choléra a régné que les cas de guérison sont en raison de la promptitude des secours, et plus ces secours sont administrés près du moment de l'invasion, plus les chances de salut sont grandes.

Il faut donc que chacun connaisse les premiers signes qui indiquent qu' un individu va être atteint du choléra. Or, ces signes, qui se manifestent le plus ordinairement dans la nuit ou le matin, sont les suivans:

Lassitude subite ou sentiment subit de fatigue dans tous les membres; sentiment de pesanteur dans la tête, comme lorsqu' on s' est exposé à la vapeur du charbon; vertiges, étourdissemens, pâleur souvent plombée, bleuâtre de la face avec altération particulière des traits; le regard a quelque chose d' extraordinaire et les yeux perdent leur éclat et leur brillant; diminution de l'appétit; soif et désir de la satisfaire par des boissons froides; sentiment d' oppression, d' anxiété dans la poitrine, et d' ardeur et de brûlure dans le creux de l'estomac; élancemens passagers sous la fausse côte (c'est-à-dire sous les côtes, à partir du creux de l' estomac en comptant de haut en bas; borborigmes (gargouillemens) dans les intestins, accompagnés surtout de coliques auxquelles succède le dévoiement ou cours de ventre: ce dévoiement semble quelquefois diminuer les douleurs; la peau devient froide et sèche, quelquefois elle se couvre d'une sueur froide. Quelques malades éprouvent des frissons le long de l'épine du dos, et une sensation dans les cheveux comme si on y soufflait de l'air froid.

Ces diverses signes de l'invasion de la maladie ne se présentent pas toujours dans l' ordre où ils viennent d' être tracés; ils ne se montrent pas non plus chez tous les malades. Quoiqu' il en soit, lorsque plusieurs d' entr' eux, notamment l' altération de la face, la lassitude, le sentiment de brûlure dans le creux de l' estomac, les borborigmes, le refroidissement de la surface du corps se manifestent, il faut appeler de suite un médecin.

Moyens à employer avant l'arrivée du médecin.

Il faut exciter fortement la peau et y rappeler la chaleur. A cet effet on placer le malade nu entre deux couvertures de laine préalablement chauffées ou bassinées, et l'on promènera sur toute la surface du corps, à travers la couverture, des fers à repasser chauds, ou une bassinoire; on arrêtera plus long-temps les fers sur le creux de l'estomac, sous les aisselles, sur le coeur et les pieds.

On frictionnera fortement et long-temps les membres avec une brosse sèche ou avec un liniment irritant, en se servant d'un morceau de laine ou de flanelle. Ces frictions devront, autant que faire se pourra, être pratiquées par deux personnes, dont chacune frottera en même temps une moitié du corps, en ayant toujours grand soin de découvrir le moins possible le malade.

Le liniment dont la formule suit, paraît, si l'on s'en rapporte aux observations, avoir été employé avec un succès tout particulier:

Prenez: eau-de-vie, une chopine; vinaigre fort, une demi-chopine; farine de moutarde, une demi-once; camphre, deux gros; poivre, deux gros; une gousse d' ail pilée.
Mettez le tout dans un flacon bien bouché, et faites infuser pendant trois jours au soleil ou dans un endroit chaud.
Ces frictions devront être continuées long-temps, et le malade devra rester couché enveloppé dans la laine.
On pourra aussi appliquer des sinapismes chauds sur le dos et sur le ventre, ou encore des cataplasmes de farine de graines de lin bien chauds et arrosés d'essence de térébenthine. On s'est aussi servi avec avantage de petits sacs remplis de cendres chaudes et de sable chaud et qu'on applique sur le corps. L'expérience a prouvé, dans plusieurs lieux où le choléra a régné, qu'on peut obtenir de grands avantages des bains de vapeurs vinaigrées ou vinaigrées et camphrées.

Ainsi, pendant qu' on cherche à réchauffer le malade par le repassage avec des fers chauds ou par des frictions, on peut préparer un bain de vapeur de la manière suivante: on fait rougir des cailloux ou des morceaux de briques ou de fer; on place sous un fauteuil, ou sous une chaise à claire-voie un vase en terre qui contient du vinaigre auquel quelques-uns conseillent d' ajouter du camphre (deux gros de camphre dissous dans une suffisante quantité d' esprit-de-vin , pour une pinte de vinaigre). Ces diverses dispositions étant prises, on fait asseoir le malade déshabillé sur le fauteuil, et on l' entoure à l' exception de la tête, ainsi que le fauteuil, de couvertures de laine qui devront descendre jusqu'au bas des pieds, qui devront poser sur la laine ou sur tout autre corps chaud; on jette ensuite l' un après l' autre, et à peu de secondes d' intervalle, les cailloux dans le vinaigre qui, par ce procédé, s' échauffe et est bientôt réduit en vapeur: ce bain doit durer dix à quinze minutes.

Lorsqu' on sort le malade, il doit rester couché entre des couvertures de laine très-sèches et très-chaudes , où on le laissera tranquille si une transpiration modérée s' est établie: dans le cas contraire, on continuera les frictions toujours entre les couvertures jusqu' à l'arrivée du médecin.

Mais il ne suffit pas de réchauffer le corps extérieurement, il faut dans le but de développer la chaleur user de moyens internes.

A cet effet on donne de quart-d' heure en quart-d' heure une petite demi-tasse d'une infusion aromatique très-chaude (une infusion de tilleul, de menthe poivrée, ou de mélisse.)

Il sera utile, toutes les fois qu'on le pourra, de placer le malade dans une pièce séparée de celle qu'habitent les autres membres de sa famille.

On fera bien aussi de jeter les hardes du malade dans une eau de savon très-chaude.

Les personnes qui ont été atteintes du choléra étant quelquefois exposées à des rechutes, elles doivent suivre pendant la convalescence les précautions que le médecin leur indiquera, et qui sont en général celles du traitement préservatif.

Les Médecins de l'Intendance et de la Commission sanitaire composant la Commission centrale de salubrité,
BECHET père, BONFILS père, BRACONNOT, DE HALDAT, HENRY, FAULET, SERRIERE, SIMONIN, BONFILS fils, LEMOINE fils, NEBET, SCHAKEN, SIMONIN, pharmacien, TURCK, COLIN (Victor), secrétaire.

Vu et approuvé:

Le Préfet du département de la Meurthe,
L. ARNAULT.

Document publié le 01-01-2004

Retour à la page principale