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1862 - Les bonnes oeuvres de Napoléon

Société du Prince Impérial - Prêts de l'enfance au travail - Rapport à l'impératrice

Madame,
Toujours empressée à venir en aide à ceux qui souffrent, toujours attentive à rechercher les causes de la misère, Votre Majesté a été frappée des grandes difficultés qu'éprouvent trop souvent les hommes qui vivent de leur labeur, lorsqu'ils ont à emprunter un petit capital pour acheter des instruments d'agriculture, des outils, des matières premières, ou pour subvenir à des besoins accidentels et temporaires.

Elle a résolu d'adoucir, autant qu'Elle le pourrait" ces difficultés
au moyen d'une institution fondée sur la bienfaisance. Frappée
des résultats considérables qu'a obtenus l'oeuvre de la Sainte-Enfance,
Elle veut suivre cet exemple, appeler le jeune âge a venir au secours
de l'âge viril denué de ressources, grouper les enfants en association,
les placer sous un auguste patronage, et constituer ainsi la Société
du Prince Impérial, qui distribuera les prêts de l'enfance au travail.

Votre Majesté a daigné nous exposer ses idées sur cet important
problème d'économie charitable.

Elle nous l'a dit avec raison: Le travail, que Dieu nous a imposé comme
un de nos premiers devoirs, est aussi un de nos plus grands besoins. Par le
travail, l'homme ajoute à la fécondité de la terre: il
utilise, multiplie et transforme les dons de la nature.

Mais dans l'état de notre civilisation, la force, l'intelligence, la
volonté, ne suffisent pas pour le travail. Au laboureur il faut des animaux,
des instruments aratoires; l'artisan a besoin d'outils et de ses matières
premières. Si le travailleur, quel qu'il soit, ne peut se procurer les
moyens de se mettre à l'oeuvre, si l'outil manque à l'ouvrier,
la semence au cultivateur, la barque au pêcheur, si, faute d'un peu d'argent,
il n'est pas possible de réaliser une conception heureuse, de suivre
un progrès ou de l'accomplir, le travail devient impossible ou difficile,
la force reste inerte, l'amour de bien faire, la volonté, l'intelligence,
sont paralysés. La pauvreté vient s'asseoir là où
pouvait se développer l'aisance.

Si, au contraire, un prêt fait avec discernement permet de cultiver le
modeste héritage, de réparer le métier endommagé,
d'acheter les matériaux qui manquent, si le travail renaît, le
malheur est conjuré.

Cette avance secourable assurera peut-être l'existence d'un honnête
homme; elle sera peut-être le salut d'une famille, quelquefois aussi elle
sauvera l'honneur.

Votre Majesté attache à ces prêts au travail une importance
d'autant plus grande qu'ils n'ont rien de commun avec l'aumône: A la différence
du simple don offert par la pitié, des prêts faits au travail profitent
plus encore à l'avenir qu'au présent. Ils sont une preuve de confiance,
et, par cela même, ils raniment le courage, ils rendent prévoyant,
ils fortifient, ils moralisent. Malheureusement, ces prêts sont rarement
à la portée des travailleurs dans la gêne. Le grand Capitaliste
ne peut ni étudier ni surveiller de pareils placements, et le petit capitaliste
est trop timide pour s'y livrer. Il n'oserait exposer ses fonds aux chances
de la maladie et de la mort de l'emprunteur; et cependant ces bras dépourvus
d'assistance contribuent puissamment à l'accroissement de la production,
à l'augmentation de notre capital, à la prospérité
du pays.

Votre Majesté, qui le sait, veut donner du crédit à ceux
qui n'en ont pas et qui méritent d'en avoir.

Ce que des capitalistes isolés ne pourraient faire, Elle le demande sans
crainte à une grande association de bienfaisance, fondée par elle,
animée de ses sentiments généreux, et qui, en présence
de beaucoup de bien à faire, ne reculera pas devant l'éventualité
de quelques pertes.

Votre Majesté ne considère pas cette éventualité
comme bien grave. L'homme le plus pauvre peut posséder encore une valeur
inestimable : sa probité, ses habitudes économes et laborieuses,
son industrie, son intelligence. Cette garantie, qui recevra d'un prêt
opportun une fécondité nouvelle, sera presque toujours suffisante,
et le capital prêté sera rarement compromis.

L'heureux exemple donné par Votre Majesté prouvera que l'on peut
avoir foi au travail honnête. Alors les capitaux privés descendront
moins timidement sous le toit du laboureur et dans l'atelier de l'ouvrier. En
fondant une oeuvre de bienfaisance, Votre Majesté aura obtenu un grand
résultat économique.

Votre Majesté espère que les prêts faits au travail pourront
être nombreux et consentis aux conditions les plus favorables. Pour que
le remboursement soit plus facile, il pourra être divisé par fractions.
Ces remboursements partiels devront être faits à époque
fixe, avec cette régularité qui est une preuve et une condition
d'ordre, mais qui n'exclura ni les versements anticipés ni l'obtention
d'un délai pour cause légitime.

Comme il importe que ces prêts conservent leur caractère et ne
soient pas envisagés comme de simples libéralités, il sera
essentiel d'en assurer la rentrée. Puisqu'il n'y a d'autre garantie que
le travail, la probité, l'honneur de l'emprunteur, et aussi l'honneur
de sa famille, il sera indispensable que l'emprunt ait une juste cause, que
les habitudes soient vraiment laborieuses, la probité certaine et l'honneur
intact.

Tel est le plan, tel est le but que Votre Majesté se propose d'atteindre,
et qu'Elle a daigné nous faire connaître.

Pour accomplir son oeuvre, Votre Majesté demande les fonds nécessaires
à la bienfaisance privée. Elle place cet appel à la bienfaisance
sous la protection du sentiment religieux : c'est la source la plus féconde
en bonnes œuvres, car l'amour de Dieu donne une puissance infinie à
l'amour de l'humanité, qui en dérive. Il a fait naître des
fondations secourables adaptées à toutes les formes de la faiblesse
ou de la misère; il a inspiré de la compassion pour les souffrances
les plus cachées, et prépare des soulagements aux douleurs les
plus lointaines; il a donné à la charité l'essor et la
fécondité du génie. C'est au nom de cet esprit de charité
que Votre Majesté demande appui pour les travailleurs à tous ceux
qui peuvent leur apporter un utile concours.

Pour bien caractériser cette pensée religieuse, Votre Majesté
appelle à la présidence du conseil supérieur de la Société
dont Elle est la fondatrice S. Em. le cardinal Morlot, archevêque de Paris
et grand aumônier.

Dans le même but, Elle a fait un emprunt à une des plus touchantes
institutions catholiques : à l'oeuvre de la Sainte-Enfance.

La prenant pour modèle, Votre Majesté veut alimenter la Caisse.
, des prêts au travail avec les dons de l'enfance et de la jeunesse. Elle
invite donc tous ceux qui débutent dans la vie et qui profitent du labeur
d'autrui, en attendant qu'ils arrivent eux-mêmes à I'âge
des travaux sérieux à verser dix centimes par semaine, ou cinq
francs vingt centimes par an, à la caisse des prêts de l'enfance
au travail.

Pour donner une impulsion salutaire, pour accorder à l'oeuvre qu'Elle
a conçue, et qui aura toujours sa protection vigilante, le plus grand
témoignage de sympathie, Votre Majesté daigne la placer sous le
patronage du Prince Impérial, afin qu'il soit tout à la fois le
bienfaiteur de nos contemporains et le premier associé de la jeune génération
qu'il est appelé à gouverner un jour.

Cette participation de l'enfance à une institution généreuse
sera profitable à tous.

Pour les jeunes associés, ce sera une leçon de bienfaisance réfléchie
qui leur apprendra à être bons avec discernement, les préparera
à connaître les besoins sociaux et à les satisfaire par
les moyens les plus sages.

Pour les ouvriers qui deviendront leurs clients, ce sera une source abondante
de bienfaits. Ces mains d'enfants qui laissent tomber chaque mois quelques centimes
finissent par verser ainsi des trésors. En leur demandant de s'étendre
sur les classes laborieuses, Votre Majesté a eu l'idée la plus
féconde : c'est, suivant son heureuse expression, l'avenir qui prête
au passé.

Mais ces petites contributions hebdomadaires, si fécondes pour l'avenir,
ne suffiraient pas au présent. Elles pourront continuer, consolider,
étendre la Société des prêts au travail. Elles la
constitueraient avec trop de lenteur.

Pou arriver plus immédiatement au but, Votre Majesté s'adresse
à toutes les conditions, depuis le plus grand dignitaire de l'Etat jusqu'au
plus modeste citoyen, à tous ceux qui connaissent la douceur de faire
le bien et qu'animent des sentiments généreux. Elle les convie
tous à s'inscrire au nombre des fondateurs de l'oeuvre nouvelle. Pour
acquérir ce titre, il suffit de verser une fois pour toutes une somme
fixe de 100 francs, et chaque année une somme de 10 francs. En, déterminant
cette cotisation d'une manière uniforme et invariable, Votre Majesté
a été inspirée, par le désir de rendre les souscriptions
moins onéreuses et plus abondantes.

Ce sera le premier fonds de la Société. Il sera grossi graduellement
par les souscriptions de l'enfance. Ces ressources seront suffisantes, car elles
ne doivent pas être dépensées. La Société
nouvelle se distingue en un point essentiel des autres oeuvres de bienfaisance:
son capital est mis en circulation; il est engagé, il n'est pas consommé.
Chaque remboursement accompli servira à un placement nouveau, et, grâce
à ce mouvement continuel, d'innombrables services peuvent être
rendus par un capital limité.

C'est ainsi que la Société du Prince impérial sera définitivement
fondée.

Ces principes établis, Votre Majesté nous demande quelle est l'organisation
qui convient le mieux pour les mettre en action. La tâche qui nous est
confiée est facile à remplir, car tout découle aisément
des idées qui nous ont été communiquées.

La nouvelle Société de bienfaisance prendrait le nom de Société
du Prince Impérial.. Elle aurait pour but le prêt de l'enfance
au travail. Etablie à Paris, elle étendrait son action dans tous
les départements, proportionnellement à ses ressources et aux
besoins constatés.

La Société du Prince Impérial serait formée de fondateurs
et d'associés.

Des dames patronesses auraient pour mission de faire connaître et de propager
la Société et d'organiser les divisions et les subdivisions d'associés.

La Société du Prince impérial serait administrée
par un comité supérieur et des comités locaux.

Au conseil supérieur appartiendraient l'organisation, la décision,
la surveillance.

Les fonds seraient versés au Crédit foncier, qui veut bien ouvrir
une caisse, pour la Société du Prince Impérial. Enfin,
chaque année, le comité supérieur rendra compte des opérations
et de la situation de la Société à Paris, en assemblée
générale à laquelle sont appelés les membres des
comités locaux, les darnes patronesses et les fondateurs.

L' organisation adoptée déjà par l'oeuvre de la-Sainte-Enfance
nous paraît assurer à la Société du Prince Impérial
tous les éléments d'une institution à la fois utile et
durable.

Cette institution contribuera à compléter l'ensemble de ces précieux
établissements de bienfaisance qui doivent tant à l'heureuse intervention
de l'Empereur et de Votre Majesté. Les uns, veillant sur la première
enfance, la recueillent dans les crèches, et les salles d'asile; d'autres
assurent à l'adolescence les bienfaits de l'enseignement élémentaire,
et plus tard ceux d'une instruction professionnelle qui peut s'élever
jusqu'au plus haut degré de la science. L'apprentissage a été
favorisé. Il y a des Caisses pour l'épargne, et une Caisse des
retraites pour la vieillesse. Les ouvriers sont organisés en Sociétés
de secours mutuels, salutaires institutions de prévoyance qui assistent
la maladie et assurent un dernier témoignage de respect et de piété
à la mort.

Venant après toutes ces institutions, la Société du Prince
Impérial offrira ses ressources aux travailleurs. Elle n'espère
pas fournir capitaux à tous ceux qui mériteraient d'en obtenir,
et son action aura malheureusement des limites; mais elle allégera bien
des situations difficiles et rendra un signalé service, par cela seul
qu'elle accordera crédit au labeur intelligent et honnête.

Par là surtout elle sera une oeuvre nouvelle ; par là elle viendra
puissamment en aide aux modestes agents de l'industrie et de l'agriculture.

Elle permettra d'aller plus souvent à la Caisse d'épargne, plus
rarement au Bureau de bienfaisance et à l'hospice, de verser davantage
aux Sociétés de secours mutuels et de leur moins demander. Elle
encouragera, à l'ordre, au travail, à l'économie; elle
sera un nouvel anneau ajouté à cette chaîne de sollicitudes
sociales qui protègent l'ouvrier, depuis ses premiers pas jusqu'à
sa dernière heure, et fera bénir une fois de plus trois noms augustes
que la France est habituée à réunir dans une même
pensée de dévouement et de respect.

Nous soumettons à l'approbation de Votre Majesté le projet de
règlement organique de la Société.

Nous sommes, de Votre Majesté, les très-humbles et très-obéissants
serviteurs,

Les membres de la Commission :

Mgr l'archevêque de Paris,

MM. FREMY, de ROYER, le duc de BASSANO, LAITY, SCHNEIDER, Ernest ANDRÉ,
BUSSON, Léopold LE HON, BOINVILLIERS, BOULATIGNIER, DEVIENNE, BAYLE-MOUILLARD,
le curé de la Madeleine, le curé de Saint-Laurent, DENIERE, FÈRE,
DAVENNE, HAILIG, ARLES-DUFOUR.

Le Ministre de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics, Signé
: ROUHER.

Approuvé

Signé : EUGÉNIE.

Document mis à jour le 01-01-2004
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